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Conférence de Thomas Piketty - Lyon - ENS - 16/12/2013 Imprimer

Compte rendu de la conférence de Thomas Piketty
Le 16/12/2013- ENS Sciences – Amphi SVT
Bernard Drevon


Ouvrage de référence : Thomas Piketty, Le capital au XXI° siècle, Seuil, 2013 – ISBN : 978.2.02.108228.9


L’auteur précise que cet ouvrage est le fruit d’un travail collectif de recherche et qu’il est redevable de nombreux contributeurs tant français qu’étrangers.

Sa conférence s’est déroulée en trois temps. La première partie a porté sur le retour du capital dans le vieux monde (Europe, Japon).

Partout les ratios capital sur revenu national – avec  B = K/Y - augmentent et tendent vers des niveaux inconnus depuis la Belle époque (avant la Première Guerre mondiale) ou les Années folles (avant 1929). Ces phénomènes sont liés à la faible croissance économique et accentués par la faible croissance démographique. Ce retour du capital n’est pas à ses yeux nécessairement une mauvaise chose (étant donné notre niveau d’endettement), mais il contribue à donner aux patrimoines issus du passé beaucoup d’importance. De plus, la concentration des patrimoines, beaucoup plus forte que la concentration des revenus, contribue à la formation d’inégalités et à la déstabilisation des classes moyennes.

La seconde partie porte sur la concentration du capital liée selon lui à une équation économique simple mais fondamentale : si r = le taux rendement net du capital est supérieur à g = le taux de croissance du PIB, alors mécaniquement cette concentration augmente.

La troisième partie porte sur les inégalités en Amérique. Voit-on émerger un nouveau modèle où les revenus du travail augmenteraient plus vite que les revenus du capital ou bien assiste-t-on à la combinaison des deux facteurs ?


Première partie : Le retour du capital

L’auteur pointe d’emblée une insuffisance de la science économique qui a négligé d’étudier l’histoire longue et les faits économiques. Selon les manuels en effet, le rapport B = K/Y est supposé constant ce qui est rassurant et non sans portée idéologique. En fait, ce rapport augmente dans tous les pays considérés. Il passe en moyenne de 200 % à 300% dans les années 1950-1960 à 500% - 600% aujourd’hui soit un patrimoine net représentant entre 5 à 6 fois le revenu national par tête. En France en 2013, Y = 30 000 euros et donc K par tête = 180 000 euros (le patrimoine moyen) dont la moitié est composé de biens immobiliers et la moitié de capital financier. Ainsi en moyenne, chaque Français dispose de ces montants (mais bien entendu il ne s’agit que de moyennes et certains ont beaucoup plus et d’autres infiniment moins). Autre façon de s’exprimer :  B représente 6 ans de revenu alors qu’aux XVIII° et XIX °  B représentait jusqu’à 8 ou 9 ans de revenu.
La structure de ce capital a beaucoup évolué en longue période. Essentiellement composé de terres agricoles au XVIII ° siècle, il est aujourd’hui constitué de biens immobiliers pour la moitié et de capital financier pour l’autre moitié. Le capital étranger a beaucoup diminué alors qu’il pouvait représenter jusqu’à deux ans de revenus en 1910 en Angleterre (un an en France). Ces placements ont disparu pour financer les guerres ou du fait d’expropriation (emprunts russes ou sur l’Empire Ottoman).

Le fait marquant est l'effondrement de ce rapport capital revenu B entre 1914 et 1945 et sa très longue reconstitution à partir de cette date, avec une tendance à l'accélération dans les années 1990.

L’auteur expose une relation générale rendant compte du retour du capital :

B = s/g où s est le taux d’épargne (épargne / Y) et g est le taux de croissance du PIB. Dans les sociétés de croissance lente (où g est faible) le patrimoine accumulé tend à s’accroître. Or g : taux de croissance de la productivité du travail + taux de croissance démographique. Nos sociétés sont affectées durablement par un ralentissement des gains de productivité et par une faible croissance démographique. Donc g est faible et le taux d’épargne relativement élevé (vieillissement de la population), donc  B augmente fortement en longue période.

Autre question : si B augmente qu’en est-il de la part des revenus du capital  a dans le revenu national Y (revenus du capital/Revenu national) ? En fait  a = B x r. Dans la pensée économique standard, formalisée par la fonction de Cobb-Douglas,  a est stable car si  B augmente (accroissement du stock de capital), son rendement r baisse (loi des rendements factoriels décroissants). Si le stock de logements s’accroissait à l’infini la valeur de loyers tendrait vers zéro par exemple. En d’autres termes, l’élasticité de substitution capital travail sigma est égale à 1 dans cette formalisation Cobb-Douglas : toute hausse de  B se traduit par une baisse de r, une hausse de l’emploi qui vient la compenser et donc a est stable…

Or les faits encore une fois viennent démentir cette vision optimiste. a augmente depuis les années 1970, il ne se produit pas l’équivalent d’une baisse du taux de profit (Marx) ou du rendement marginal du facteur capital (Cobb-Douglas). Pourquoi ? Sans doute parce que le capital admet des usages différenciés et ne s’accumule pas à l’identique. Il se déplace vers de nouvelles opportunités (innovations et destruction créatrice sans doute – Schumpeter - NDR).

T. Piketty précise que cette hausse de B et a ne constitue pas nécessairement une mauvaise chose à condition que le stock de capital soit également réparti . Or ce n’est pas le cas puisque les inégalités augmentent dans ce domaine.

Deuxième point : la concentration du capital


Elle a toujours été très élevée : ainsi il y a un siècle les 10 % les plus riches accaparaient 90 % du patrimoine, les 1 % les plus riches 60 % du stock de capital. Aujourd’hui le dernier décile contrôle 60 à 70 % du patrimoine. Ce qui a changé c’est l’émergence d’une catégorie moyenne, les 40 % du « milieu » de la distribution contrôlant 20 à 30 % du patrimoine alors que ce n’était pas le cas au XIX ° siècle (où les 90 les plus « pauvres » n’avaient rien ou presque). Les pauvres (les 50 % les plus pauvres) n’ont comme avant pratiquement rien en terme de patrimoine. Autre changement notable, la part du centile supérieur (les 1 % les plus riches) a notablement décru : passant de 70 % en 1910 à 20 % en 1970 pour remonter à 25 % en 2010.
Quelles sont les forces économiques qui déterminent la concentration du capital ? En termes économiques, l’écart déterminant est celui entre r (le rendement du capital) et g (le taux de croissance de l’économie. Or cet écart a augmenté depuis la fin des Trente glorieuses avec le ralentissement de g (faibles gains de productivité, faible croissance démographique sauf aux USA) et le maintien de r à des niveaux élevés (baisse des impôts sur les hauts revenus, gains liés à la mondialisation, bulles spéculatives, stagnation des salaires, hausse des dividendes distribués). Les très hauts patrimoines ont des rendements très élevés et croissent trois fois plus vite que le patrimoine moyen. Cette croissance s’effectue en partie au détriment des classes moyennes, dont les patrimoines sont moins bien gérés et davantage frappés par l’impôt.
T. Piketty regrette que les instituts de statistiques (INSEE, Eurostat) soient très défaillants sur l’étude des très hauts revenus et patrimoines, donnant une image rassurante de la réalité. De plus, ils contraignent les chercheurs à avoir recours à des sources très biaisées comme les magazines type Fortune ou les banques suisses !
Toutes choses égales par ailleurs, nous pouvons donc anticiper une très forte hausse de la concentration des patrimoines au XXI ° siècle.

Troisième partie : Les inégalités aux Etats-Unis

En très longue période, nous pouvons constater des différences importantes. Aux XIX° l’esclavage représente une part très importante de la fortune des États du Sud (autant que la valeur de la terre). Le Sud est donc violemment inégalitaire, alors que les États du Nord le sont beaucoup moins (effet pays neuf avec une terre abondante et des fortes croissances économique et démographique). David Graeber définit l’esclavage comme « la dette privée absolue » note 1.
Au XXI° siècle les États-Unis renouent avec des inégalités très fortes aussi bien du revenu (retour à la situation des années 1920) et des patrimoines – le dernier décile capte 70 % du patrimoine total (sans égaler le record absolu de l’Europe des années 1910).
Le plus frappant est la hausse des inégalités de revenus et la part des revenus du travail dans ce phénomène. On assiste à l’envol des rémunérations des « super cadres » percevant aisément 300 ou 400 fois le salaire moyen. Justifiée par le mérite ces hausses de rémunération ont des effets dévastateurs sur le reste des salariés (qui seraient alors sans « valeur » !).
Ces inégalités s’expliquent par un accès très inégal à l’éducation, un changement dans les rapports de force sociaux, une nouvelle forme de « gouvernance » dite corporate governance fondée sur la maximisation de la valeur actionnariale des entreprises, sur de nouvelles formes de rémunération récompensant les dirigeants « maximisant » cette valeur.
T. Piketty insiste sur la baisse drastique des taux marginaux d’imposition aux États-Unis qui sont passés de 80 à 90 % à 35 % voire 28 % selon les périodes depuis les années 1980. Cette baisse a poussé les dirigeants d’entreprise à réclamer des revenus très élevés. La norme fiscale est devenue la norme sociale. Le même phénomène a concerné les taux d’imposition sur les successions autrefois très élevés aux Etats-Unis (bien plus qu’en Europe).

Conclusion

Pour Thomas Piketty, le problème de la concentration du capital n’a pas d’issue économique (pas de baisse tendancielle du taux de profit, pas de baisse spontanée prévisible de r et de B). Les solutions ne peuvent être que politiques et donc fiscales. On sait qu’il propose un impôt mondial progressif sur le capital. Mais l’histoire politique est chaotique et pour le moment rien ne laisse supposer que l’on aille vers ce type de solution.



1 David Graeber, Dette : 5000 ans d’histoire, Paris, Les liens qui libèrent, ISBN : 979-10-209-0059-3, 25/09/2013


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