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Olivier Brette - L'accumulation des connaissances technologiques dans la pensée de Thorstein Veblen : ressources pour l'analyse évolutionniste contemporaine - Imprimer

Version finale publiée in : Économie Appliquée, 2003, vol. 56, n°4

L'article vise à montrer que l'analyse veblenienne de l'accumulation des connaissances technologiques pourrait fournir un cadre approprié à une convergence entre les traditions de pensée institutionnaliste et évolutionniste. Il met en évidence le fait que l'économie veblenienne et la pensée évolutionniste contemporaine reposent sur des fondements méthodologiques très proches, bien qu'elles divergent quant à leur niveau d'analyse respectif.

Or, cette différence même nous permet d'envisager des complémentarités fructueuses entre les deux approches, en vue d'analyser le développement économique fondé sur l'accumulation de connaissances.

The article aims at showing that Veblen's analysis of the accumulation of technological knowledge could provide an appropriate framework for a convergence between the institutionalist and evolutionary traditions of thinking. It highlights that both Veblen's economics and contemporary evolutionary economics rest on very similar methodological foundations, even though the two approaches diverge regarding their respective level of analysis. Now, this very difference allows us to think out fruitful complementarities between the two approaches with a view to analyse the economic development based on the accumulation of knowledge.

Nous remercions vivement Christian Le Bas pour ses suggestions. Nous sommes aussi reconnaissant à Jérôme Maucourant, Jean-Pierre Potier, Bruno Tinel, Victor Vieira Da Silva et Christel Vivel pour les commentaires qu'ils nous firent à la lecture d'une première version de ce texte. Nous demeurons bien sûr seul responsable des erreurs qui pourraient subsister.

Introduction : Veblen et la pensée évolutionniste moderne

Les analyses contemporaines des déterminants de la croissance tendent, de façon générale, à souligner l'importance des connaissances technologiques1 dans les performances économiques des nations. Par ailleurs, "l'inscription sociale de l'innovation" apparaît de plus en plus comme une caractéristique majeure du progrès technique (Centre Saint-Gobain pour la recherche en économie 2002). Bien que l'on puisse donner différents contenus à cette notion, elle exprime, a minima, le fait que les connaissances sont des biens économiques particuliers dont le caractère non-rival est à l'origine d'externalités positives au niveau local, sectoriel, national, voire international. Autrement dit, la dimension sociale de l'innovation s'exprime déjà dans la nature cumulative des connaissances technologiques. Néanmoins, l'originalité de ces vues ne doit pas être surestimée. Il y a un siècle environ, Thorstein B. Veblen (1857-1929), l'un des principaux fondateurs de l'institutionnalisme américain, affirmait déjà que le développement économique de toute société dépendait de sa capacité à accumuler des connaissances technologiques. McCormick (2002) a ainsi montré que la théorie de la croissance endogène a implicitement renoué avec certaines des idées de Veblen, sans toutefois épuiser son analyse du progrès technique. En effet, la fonction de production de connaissances utilisée dans les modèles de croissance endogène, s'avère incapable d'intégrer la thèse veblenienne selon laquelle le développement technologique est fondamentalement un processus de transformation culturelle. Réduire l'accroissement du stock de connaissances d'un pays à une fonction des connaissances déjà produites d'une part, et à la quantité de capital humain consacrée à la recherche d'autre part (voir notamment Romer 1990 ; Jones 1995)2, exclut de l'analyse la plupart des déterminants institutionnels et des contingences historiques propres au développement technologique. Loin d'être secondaire, cette limite touche au fondement même de l'économie orthodoxe contemporaine. Comme Blaug (1999), entre autres, l'a montré, le principal trait distinctif de l'orthodoxie telle qu'elle s'est développée depuis la Seconde Guerre mondiale est son adhésion inconditionnelle au formalisme, c'est-à- dire "non seulement une préférence mais une préférence absolue pour la forme d'un argument

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Bien qu'abusive, nous cèderons ici à la pratique, devenu courante, consistant à employer de façon métonymique le terme "technologique" comme un synonyme de "technique".

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Le modèle de Jones (1995) se distingue principalement de celui de Romer (1990) par le fait qu'il tient compte de l'existence d'externalités négatives de duplication dans le processus d'innovation et qu'il relâche l'hypothèse de Romer quant à l'ampleur des rendements externes de la connaissance, dans le secteur de la R & D. Les conclusions du modèle s'en trouvent fortement modifiées, notamment du point de vue de l'impact sur le taux de croissance de long terme des politiques publiques de soutien à l'innovation.

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économique plutôt que son contenu" (Blaug 1999, p. 258, nous soulignons)3. Or, cette exigence formelle fait peser de très fortes contraintes sur le contenu des théories dans la mesure où tout argument – historique, sociologique, etc. – qui n'est pas susceptible d'être exprimé mathématiquement n'est pas jugé digne d'intérêt pour l'économiste (Dow 2000, p.160). En particulier, l'adhésion scrupuleuse de l'économie orthodoxe au formalisme mathématique détermine la façon dont elle absorbe les idées hétérodoxes ou, au contraire, les raisons pour lesquelles elle se refuse à les intégrer. Cette contrainte se vérifie notamment dans la formulation des hypothèses comportementales relatives aux agents économiques. Ainsi, "bien que de nombreux économistes orthodoxes élèvent des objections contre l’idée selon laquelle un homme économique rationnel saisirait l’essence de la nature humaine, l'exigence de produire quelque exposé mathématique les ramène directement à cet homme économique rationnel" (Dow 2000, p. 166). Les théories de la croissance endogène ne font pas exception de ce point de vue puisque le principal apport qu'elles revendiquent est d'expliquer la croissance économique comme le produit d'un progrès technique issu du comportement rationnel d'agents maximisant une fonction objectif (Romer 1990 ; Jones 1995, notamment p. 779). L'impératif formel de l'économie orthodoxe contemporaine semble donc compromettre sa capacité à exploiter davantage l'analyse veblenienne du développement technologique. Il est fort intéressant, par ailleurs, de constater que les critiques formulées par McCormick (2002) à l'encontre des théories de la croissance endogène recoupent largement celles émises par la théorie évolutionniste contemporaine. Ainsi, dans son analyse des relations entre la croissance économique et celle des connaissances, Metcalfe (2002) se montre très sceptique quant à la capacité d'une fonction de production de connaissances à appréhender, de façon pertinente, le processus d'accumulation du savoir technique (voir aussi Verspagen 1998 ; Nelson 1998). En outre, le cadre d'analyse évolutionniste qu'il s'emploie à définir, est cohérent avec quelques-uns des principes vebleniens les plus fondamentaux : la

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Comme le note Hodgson (2002b, p. xvii), "les économistes institutionnalistes et évolutionnistes n'ont pas totalement rejeté l'outil mathématique, mais ont critiqué la tendance du mainstream à être absorbé dans la

technique mathématique pour elle-même". Ainsi, Nelson & Winter (1982, pp. 46-48) considèrent qu'il existe deux modes de théorisation étroitement complémentaires : d'une part "la théorisation appréciative" qui est une

forme d'abstraction, généralement verbale, visant à rendre compte de façon relativement détaillée de données empiriques précises, et d'autre part "la théorisation formelle" qui prend souvent – mais pas nécessairement – une forme mathématique, et dont l'objet est de trouver, explorer et étendre des relations logiques entre des variables clairement spécifiées. Cette position est réaffirmée par Nelson (1995 ; 1998).

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nécessité de tirer parti d'échanges interdisciplinaires, l'importance des institutions – marchandes notamment – pour comprendre les changements structurels du capitalisme, le rejet d'une approche de la croissance fondée sur l'équilibre, au profit d'une analysevéritablement dynamique qui concevrait le développement historique comme un processus cumulatif, source d'effets émergents et donc indéterminé. Or, malgré ces points de convergence importants, Metcalfe ne fait aucune référence à Veblen. Parmi les économistes dont pourrait s'inspirer avec profit une théorie évolutionniste des relations entre croissance et connaissances, Metcalfe cite Arthur Burns, Simon Kuznets, Allyn Young et bien sûr, au premier chef, Joseph Schumpeter. Plus généralement, ce dernier apparaît bien comme la figure tutélaire de la pensée évolutionniste moderne telle qu'elle s'est développée depuis lesannées 1970 (voir Nelson & Winter 1974), tout particulièrement lorsqu'elle a trait à la question du développement technologique (Rosenberg 1982, p. 106). Dans leur ouvrage devenu classique, Nelson & Winter (1982) n'hésitent d'ailleurs pas à qualifier leur approche de "néo-schumpéterienne" – quelque peu abusivement selon Arena & Lazaric (2003, pp. 335- 337). En revanche, aucune référence n'est faite à Veblen lorsqu'ils identifient "les alliés et les antécédents de la théorie évolutionniste", bien que certains des économistes qu'il a influencés, tels J. Kenneth Galbraith, soient cités4 (Nelson & Winter 1982, ch. 2). De même, dans son "historiographie du progrès technique", pourtant très documentée, Rosenberg (1982, pp. 3- 33) ne fait nulle mention de la pensée veblenienne.

Il n'est pas dans nos ambitions d'expliquer ici les raisons pour lesquelles Veblen n'a pas été admis au panthéon des précurseurs de la pensée évolutionniste moderne5, mais plutôt demontrer que celle-ci pourrait avantageusement tirer parti de son œuvre. En effet, le quasi oubli dans lequel Veblen a longtemps été tenu par la théorie évolutionniste moderne peut

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Bien qu'elle ne donne lieu à aucun développement, on relèvera également la remarque suivante dans une note du dernier chapitre de l'ouvrage : "sur les questions relatives à l'évolution du système [social] envisagé plus largement, nous convergeons en grande partie avec la tradition plus ancienne de la pensée évolutionniste en économie qui s'est principalement intéressée à l'évolution institutionnelle – une tradition entretenue aujourd'hui par l'Association for Evolutionary Economics et sa revue, The Journal of Economic Issues" (Nelson & Winter1982, p. 404n.).

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Hodgson (1998b, p. 164) constitue, à cet égard, une exception notable, lorsqu'il affirme : "bien que Nelson et Winter aient omis de reconnaître son influence, Veblen est une référence plus opportune que Schumpeter pour la redécouverte et le développement de l'analogie biologique dans les années 1980 et 1990". Pour ce qui nous concerne, nous tenterons de montrer que la pensée veblenienne pourrait être une référence pertinente pour l'évolutionnisme moderne, au-delà même de l'analogie biologique qui ne fait pas l'unanimité parmi les auteursévolutionnistes (cf. infra 1.1.).

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surprendre dans la mesure où, dès 1898, celui-ci se demandait "pourquoi l'économie n'est pas une science évolutionniste" et jetait les bases méthodologiques d'un projet scientifique visant à y remédier (Veblen 1898a). Cependant, la nécessité d'établir des ponts entre, d'une part, les fondateurs de l'institutionnalisme – au premier chef, Veblen et Commons – et leurs héritiers contemporains et, d'autre part, les tenants de l'évolutionnisme moderne, est apparue de plus en plus évidente ces dernières années. La European Association for Evolutionary Political Economy a, en particulier, joué un rôle déterminant dans cette optique (voir Delorme & Dopfer (eds.) 1994 ; Hodgson (ed.) 2002a, notamment la contribution de Coriat & Dosi 2002). Dans un article récent, Nelson (2002) s'est lui aussi prononcé pour un rapprochement entre ces deux traditions de pensée6, en soulignant que la théorie évolutionniste de la croissance se devait d'accorder une place beaucoup plus grande qu'elle ne l'a fait jusqu'alors aux institutions – auxquelles Nelson préfère le terme de "technologies sociales" – et à leurs interactions avec le développement technologique – i.e. "les technologies physiques". C'est précisément dans la perspective d'un tel rapprochement que s'inscrit le présent article. Son objet est de montrer que la pensée veblenienne ouvre des voies de recherche fécondes pour appréhender le développement économique fondé sur l'accumulation de connaissances, dans une perspective à la fois institutionnaliste et évolutionniste : institutionnaliste puisque l'accroissement des connaissances technologiques est, selon Veblen, étroitement dépendant du contexte institutionnel dans lequel il prend place ; évolutionniste car l'économie veblenienne vise à théoriser les interactions entre les transformations institutionnelles et le progrès technique, telles qu'elles se présentent dans l'histoire longue.

Nous développerons notre argumentation en deux temps. Nous montrerons, dans une première partie, que le projet scientifique de Veblen, envisagé dans sa globalité, est non seulement compatible avec la pensée évolutionniste moderne, mais qu'il anticipe véritablement nombre de ses caractéristiques les plus fondamentales. L'analyse veblenienne des connaissances technologiques et de leur accumulation sera explicitée dans une seconde partie. Nous soutiendrons alors qu'il est possible de tirer de cette approche un cadre approprié pour réaliser une convergence entre l'institutionnalisme et l'évolutionnisme contemporain.

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Il faut néanmoins noter que la convergence, prônée par Nelson (2002), entre l'évolutionnisme et l'institutionnalisme concerne tout autant, sinon plus, "la nouvelle économie institutionnelle" de Coase, Williamson, Langlois et North, que "l'institutionnalisme originel" issu des travaux de Veblen et Commons. Or les points de désaccord entre ces deux types d'institutionnalisme sont, pour le moins, importants (Pasinetti 1994).

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1. Les fondements de l'évolutionnisme veblenien

La confrontation de l'économie veblenienne et de l'évolutionnisme contemporain conduit à mettre en évidence la très grande proximité de leurs fondements méthodologiques, bien que les deux approches divergent quant à leur niveau d'analyse respectif (1.1.). Le fait que l'analyse veblenienne soit centrée sur la dynamique institutionnelle à l'échelle de la société toute entière – et non sur celle des firmes, des industries ou des technologies comme c'est généralement le cas des théories évolutionnistes modernes – transparaît dans ses fondements comportementaux et cognitifs (1.2.).

1.1. L'économie veblenienne à la lumière de l'évolutionnisme contemporain : une tentative d'intégration méthodologique

Toute mise en perspective de l'évolutionnisme contemporain pose d'emblée la question de son unité, dans la mesure où la définition des caractéristiques distinctives de ce corpus théorique ne fait pas consensus (voir, entre autres, Nelson 1995, pp. 54-56 ; Baslé, Delorme, Le Moigne & Paulré 1997 ; Delorme 1997 ; Hodgson 1998b ; Dosi & Winter 2003). En particulier, la prééminence donnée à l'analogie biologique (Hodgson 2002) ou à l'auto- organisation (Foster 1997 ; Witt 1997 ; Paulré 1997a), comme cadre fédérateur de l'évolutionnisme contemporain, est source de nombreux débats. Il est toutefois possible de définir les principaux traits de l'économie évolutionniste moderne sans entrer dans cette controverse, en se situant à un niveau de généralité suffisamment élevé.

La principale caractéristique des théories évolutionnistes est d'analyser les phénomènes économiques dans leur développement et leurs transformations au cours du temps. Comme le résument Dosi et Winter : "La dynamique avant tout !’ : tel est l'impératif méthodologique que les théories évolutionnistes devraient partager en dépit de différences plus substantielles relatives à d'autres hypothèses" (Dosi & Winter 2003, p. 386). A cet égard, Delorme (1997, pp. 98-99) souligne que la façon dont Veblen (1898a) distingue la science "pré-évolutionniste" de la science "évolutionniste" – ou "post-évolutionniste" – conserve toute son actualité. La différence fondamentale entre les points de vue évolutionniste et pré-évolutionniste ne réside pas dans le fait que le premier serait plus soucieux de

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réalisme7, ni même dans son attachement à toujours expliquer le déroulement de quelque processus ; il s'agit d'"une différence quant aux conditions d'appréciation des faits à des fins scientifiques, ou quant à l'intérêt à partir duquel les faits sont appréciés" (Veblen 1898a, pp. 58-60). Ainsi, selon Veblen (1906a ; 1908b), la spécificité de l'analyse évolutionniste est d'appréhender les faits – à la manière de Darwin – comme un processus d'évolution ininterrompu, dont la cause originelle et l'aboutissement ultime sont exclus du domaine de la science. En particulier : "L'idée d'une tendance légitime dans le cours des évènements est une préconception extra-évolutionniste et déborde le champ d'une investigation relative à la séquence causale de n'importe quel processus" (Veblen 1898a, p. 76). En termes modernes, cela signifie que l'approche évolutionniste se définit avant tout par sa référence à la notion de "processus ouvert", c'est-à-dire non téléologique (Delorme 1997, p. 111). Ce principe méthodologique conduit Veblen à rejeter dans la catégorie de la science "pré-évolutionniste", toute théorie économique fondée sur le concept d'équilibre, sur l'hypothèse d'un état "normal" des choses ou sur la croyance en une quelconque loi de la nature ou de l'histoire : cela condamne, à ses yeux, non seulement toute la pensée classique et néoclassique (voir notamment Veblen 1898a, 1900, 1908a), mais aussi l'analyse marxienne (Veblen 1906b). De même, les théories évolutionnistes modernes décrivent généralement des dynamiques en déséquilibre, dont la complexité8 exclut que l'on puisse en spécifier l'issue ex ante (Nelson 1995). En outre, le caractère imprévisible et potentiellement sous-efficient de l'évolution, notamment dans le domaine technologique, tient largement à des phénomènes de "dépendance du sentier" et aux processus de "verrouillage" induits par l'impact cumulatif de "petits évènements historiques" (David 1985 ; Arthur 1989). Or, la méthodologie veblenienne accorde une place centrale à l'idée selon laquelle toute dynamique devrait être appréhendée comme un processus irréversible, caractérisé par une "causalité cumulative" (Veblen 1900, p. 176). Selon Veblen, en effet :

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Bien que Delorme (1997, pp. 99-106) n'ait pas relevé ce point, Veblen souligne, comme lui, que l'on ne saurait fonder la spécificité, si ce n'est la supériorité, de l'approche évolutionniste sur le critère du réalisme, car "l'économie pré-évolutionniste", elle aussi, "traite de faits" (Veblen 1898a, p. 58).

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En suivant Delorme (1997), nous définirons la complexité comme "une irréductibilité", relative non seulement à l'objet observé, mais aussi aux techniques dont dispose l'observateur pour traiter de cet objet ("complexité de second ordre").

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"Chaque situation nouvelle est une variation de ce qui s'est passé avant elle et admet comme facteurs causals toutes les conséquences de ce qui s'est passé avant" (Veblen 1909, p. 242). Ce principe de "causalité cumulative" constitue le fondement de "l'investigation génétique" que Veblen déploie de façon méthodique tout au long de son œuvre (voir par exemple Veblen 1908b, pp. 39-40 ; Veblen 1914, pp. 2, 228). Cette approche, fondée sur les notions de "descendance" et de "généalogies sociales", consiste en une "démarche rétrograde [backward-looking] à la recherche des origines d'un phénomène que l'on peut observer aujourd'hui" (Stahl-Rolf 2000, p. 895). Veblen et les évolutionnistes modernes partagent donc cette idée fondamentale que l'histoire compte et que celle-ci ne relève ni d'un processus totalement déterministe9, ni d'une simple succession d'évènements aléatoires (Nelson 1995, pp. 54-56 ; Paulré 1997b, pp. 256-258). En outre, à l'instar de certaines théories évolutionnistes contemporaines, l'analyse veblenienne met l'accent sur les propriétés d'émergence des systèmes ouverts. La mise en évidence de cette proximité méthodologique suppose de définir plus précisément le projet scientifique de Veblen. "Une économie évolutionniste doit être la théorie d'un processus de croissance culturelle déterminé par l'intérêt économique, une théorie d’une séquence cumulative d’institutions économiques formulée en termes de son propre processus" (Veblen 1898a, p. 77). Selon Veblen, une économie évolutionniste devrait principalement s'attacher à expliquer l'évolution des institutions, car ce sont elles qui assurent la continuité des processus économiques dans l'espace et le temps. Étant définies comme "des habitudes de pensée établies et communes à la généralité des hommes" (Veblen 1909, p. 239), les institutions présentent, en effet, un double caractère de régularité cognitive synchronique et de relative stabilité diachronique. De plus, la capacité des institutions à fonder un ordre économique est d'autant plus forte qu'elles ont, selon Veblen, la propriété de former système. Ainsi, toute société est caractérisée par un "complexe culturel" (Veblen 1909, p. 241), c'est-à-dire une matrice de "toutes les institutions en vigueur à un moment donné, ou à un point donné de

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Il convient, cependant, de noter le caractère polysémique du concept de "déterminisme". Aussi, en suivant la typologie établie par Hodgson (2002d, p. 274), nous dirons que les auteurs auxquels nous faisons référence rejettent à la fois "le déterminisme prédictif [predictability determinism]" et celui de "la régularité [regularity determinism]", mais adhérent au "principe de détermination [principle of determinacy]" – ou "darwinisme ontologique" – selon lequel "tout événement a une cause", de sorte qu'il n'existe pas de "cause non causée".

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l'évolution sociale" (Veblen 1899, p. 125). Dès lors, l'objet de l'économie veblenienne est d'identifier les processus à l'œuvre dans la formation, le développement et la remise en cause de ces complexes culturels. L'analyse de Veblen en la matière peut être interprétée en termes de systèmes ouverts (Mearman 2002), notamment dans la mesure où elle s'appuie sur des phénomènes d'émergence10 (Brette 2003). Or, certains auteurs ont souligné l'importance de ces notions pour l'économie évolutionniste contemporaine (voir notamment Dosi & Winter 2003, p. 388). Par ailleurs, il est intéressant de noter que l'on trouve parmi eux, à la fois des économistes qui souhaitent fédérer l'évolutionnisme autour du thème de l'auto-organisation (Paulré 1997a, par exemple) et d'autres qui, au contraire, soulignent la capacité englobante de l'analogie biologique (Hodgson 1997 ; 1998b, pp. 164-165). Enfin, la problématique de l'émergence pose une question cruciale dans la perspective d'un rapprochement entre Veblen et l'évolutionnisme contemporain : celle de leur niveau d'analyse respectif. En effet, bien que leurs fondements méthodologiques soient très proches, l'analyse veblenienne et les théories évolutionnistes modernes ne les appliquent généralement pas au même objet. L'économie veblenienne est principalement une théorie des institutions à l'échelle d'une société, alors que la pensée évolutionniste moderne se préoccupent avant tout d'expliquer la dynamique des firmes, des industries ou des technologies. Dès lors, il existe au moins deux façons d'envisager un rapprochement entre la perspective veblenienne et l'évolutionnisme contemporain. La première est de considérer que non seulement les principes méthodologiques identifiés précédemment sont de portée suffisamment générale pour s'appliquer à des niveaux d'analyse différents, mais qu'il est, en outre, possible de transposer un même raisonnement d'un niveau à un autre. Un exemple caractéristique de cette démarche nous est donné par Foss (1998). Celui-ci affirme que "Veblen peut être vu comme un précurseur important de l'approche [de la firme] fondée sur les compétences", bien qu'il "n'ait jamais développé une théorie systématique de la firme, et encore moins une théorie ‘évolutionniste’ de la firme" (Foss 1998, pp. 479, 481). En effet, "sa compréhension générale des activités productives est aussi bien applicable au niveau de la firme qu'elle l'est au niveau sociétal" (Foss 1998, p. 480). Tout en reconnaissant la pertinence de nombreux arguments avancés par Foss (1998), sa démarche se heurte, selon nous, à une limite importante. Celle-ci se manifeste notamment dans le parallèle qu'il établit entre le concept veblenien d'institutions

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Pour ce qui nous concerne ici, nous définirons l'émergence de façon très générale, comme la propriété qu'ont certains systèmes de générer des conséquences non intentionnelles et imprévisibles à un niveau donné, à partir des interactions entre les éléments d'un niveau inférieur.

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et celui de compétences – ou de routines – au sens des théories contemporaines de la firme (Foss 1998, p. 487). Comme nous le verrons, l'analyse veblenienne du développement technologique repose sur une différence ontologique fondamentale entre les firmes et la société, une différence que l'on ne saurait nier sans limiter considérablement la portée de cette analyse. Une autre démarche, plus fructueuse selon nous, consiste à mettre en évidence les complémentarités existant entre des analyses menées à différents niveaux. Cette perspective tire les conséquences de la notion d'émergence, en ce qu'elle considère qu'il existe des logiques propres à chaque niveau d'analyse, irréductibles les unes aux autres mais interagissant dans des systèmes complexes (Dosi & Winter 2003, p. 388). La thèse de la complémentarité entre les approches évolutionniste et régulationniste défendue par Coriat & Dosi (2002), est caractéristique de cette démarche qui correspond beaucoup mieux à notre propre problématique : "Nous avons donc ici une complémentarité potentiellement féconde entre deux niveaux différents de description […]. Telle que nous la concevons, il pourrait être possible de montrer que les régularités fonctionnelles et institutionnelles agrégées, qui sont le point de départ de la plupart des modèles régulationnistes, sont des propriétés émergentes de modèles évolutionnistes sous-jacents, explicitement micro-fondés, et convenablement enrichis dans leur spécifications institutionnelles" (Coriat & Dosi 2002, p. 107).

1.2. Les fondements comportementaux et cognitifs de l'économie veblenienne

De façon générale, Veblen (1898a, 1900, 1908a, 1909) et les évolutionnistes modernes partagent l'idée selon laquelle l'hypothèse de rationalité optimisatrice de l'économie "orthodoxe" ne constitue pas un fondement pertinent pour la théorie économique. Néanmoins, la comparaison se heurte, là encore, au manque d'unité de l'évolutionnisme contemporain : "Différents courants de pensée ‘évolutionniste’ partagent l'hypothèse de limites pesant sur la rationalité des agents. Généralement, cela signifie simplement que ces derniers sont moins omniscients que Dieu le père (ou que les dieux locaux, à savoir les créateurs du modèle considéré). Mais, au-delà de cet accord général, il ne nous semble pas exister de réel consensus sur la question des limites et de ce qu'elles impliquent (Dosi & Winter 2003, p. 399).

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Aussi, la question des fondements comportementaux et cognitifs apparaît-t-elle comme un enjeu majeur pour l'avenir de l'évolutionnisme. En particulier, il apparaît inévitable que les théoriciens évolutionnistes s'attachent, dans un futur proche, à concilier l'individualisme méthodologique de l'approche pionnière de Nelson & Winter (1982), avec de solides hypothèses quant aux modes d'interaction sociale des individus (Arena & Lazaric 2003, pp. 350-351 ; Dosi & Winter 2003, pp. 401-402). De ce point de vue, l'approche veblenienne permet d'ouvrir quelques pistes, pour peu qu'elle soit partiellement reformulée et envisagée à un niveau de généralité suffisamment élevé. La théorie veblenienne de la nature humaine repose principalement sur deux types de déterminants comportementaux : les instincts et les institutions. Il est évident qu'au premier abord, le concept d'instinct peut paraître fortement daté et difficilement susceptible de fonder une théorie moderne des comportements humains. Néanmoins, si certains aspects de la théorie veblenienne des instincts sont incontestablement obsolètes, d'autres, en revanche, pourraient être intégrés, sans difficulté, dans un cadre d'analyse contemporain. En effet, en première instance, les instincts ne sont rien d'autre que des propensions à l'action, c'est-à-dire des incitations internes à l'individu qui le poussent à satisfaire certains désirs généraux. Ainsi, la caractéristique première d'un instinct est de "suggérer, plus ou moins impérativement, une fin objective de l’effort" (Veblen 1914, p. 3). En outre, l'instinct, au sens de Veblen, est loin de déterminer mécaniquement une réponse comportementale spécifique ; il induit, au contraire, des actes conscients et "intelligents dans une certaine mesure" (Veblen 1914, p. 30). Défini en ces termes, le concept d'instinct pourrait donc, nous semble-t-il, trouver sa place dans une théorie moderne de l'action humaine11. En particulier, les instincts définissent une pluralité de mobiles comportementaux à même de fonder une théorie de l'hétérogénéité des agents. Or, comme le souligne Paulré (1997b, p. 260), "la diversité des comportements des agents est un élément central de l'approche évolutionniste" (voir aussi Dosi & Winter 2003, p. 387). L'individu veblenien est d'abord un être social, non seulement parce qu'il est doté d'un "sens [instinctif] de la solidarité du groupe" (Veblen 1915a, p. 48n.), mais aussi, et surtout, parce que son comportement est soumis à l'influence de facteurs institutionnels. Ainsi :

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En s'appuyant sur certains développements récents de la biologie et de la psychologie évolutionnistes, Hodgson (1998a, p. 189) n'hésite d'ailleurs pas à affirmer que "la réintroduction des concepts d’habitude et d’instinct dans une théorie du comportement humain aide à fournir un fondement sur lequel une théorie des institutions peut être construite".

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"le comportement humain, qu'il soit économique ou autre, est soumis à une séquence de cause à effet, par la force d'éléments, tels que l'habituation et les exigences conventionnelles" (Veblen 1909, p. 239).

Ce point mérite sans doute d'être précisé, tant il est vrai que la pensée veblenienne a souvent été taxée de culturalisme. Or, s'il est incontestable que Veblen rompt de façon radicale "avec les hypothèses atomistiques et individualistes de l'utilitarisme" (Hodgson 1994, p. 63), il n'en est pas moins vrai qu'il considère l'individu comme un être doué de comportements intentionnels et réfléchis (Hodgson 1998a). Cette faculté n'est d'ailleurs pas étrangère au concept d'instinct puisque, comme nous l'avons déjà suggéré, "l'action instinctive est téléologique, et elle l'est consciemment" (Veblen 1914, p. 3). Certains auteurs ont ainsi montré, de façon convaincante, que l'analyse veblenienne dépassait l'opposition traditionnelle entre le holisme et l'individualisme méthodologiques (Samuels 1990 ; Maucourant 1994, p. 14 ; Hodgson 2002c). Par ailleurs, les instincts sont un fondement cognitif important de l'analyse veblenienne dans la mesure où ils constituent des incitations à la production de connaissances. A cet égard, Veblen distingue trois catégories de connaissances, selon le mobile qui sous-tend leur production. D'une part, "les hommes sont mus, de façon innée, par une curiosité désintéressée – ‘désintéressée’ au sens où une connaissance des choses est recherchée, sans considération pour quelque utilisation ultérieure de la connaissance ainsi acquise" (Veblen 1918, p. 4). Cette propension est à l'origine des différents systèmes de représentation du monde que l'humanité a élaborés au cours de son histoire, depuis les légendes primitives jusqu'à la science moderne. On notera dores et déjà que si la connaissance scientifique peut être utilisée à des fins pratiques, celles-ci n'entrent nullement dans les motivations du scientifique (voir Veblen 1906a, pp. 16-17 ; 1914, p. 88). D'autre part, l’homme est enclin à produire des connaissances technologiques dont la finalité dépasse le simple désir d’assouvir sa curiosité. Ces connaissances instrumentales sont essentiellement le produit d'un instinct du travail bien fait ("instinct of workmanship") qui "pousse l'homme à considérer d'un œil favorable l'efficacité productive, et en général tout ce qui peut servir l'humanité" (Veblen 1899, p. 62). Enfin, Veblen est amené à définir une troisième forme de connaissance, qu'il désigne par le terme de "connaissance pragmatique" (Veblen 1906a). Celle-ci trouve son origine dans des instincts de rivalité dont les premières manifestations sont, d'un point de vue anthropologique, concomitantes à l'apparition de la propriété privée (Veblen 1914, p. 160). La connaissance pragmatique est, elle aussi, de type instrumentale. Cependant, contrairement à la connaissance technologique, sa finalité n'est pas d'accroître l'efficacité productive de la société, mais

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"l'avantage préférentiel de l'agent" (Veblen 1906a, p. 13n.). Selon Veblen (1923, p. 107), la principale forme de connaissance pragmatique dans le capitalisme moderne, est constituée des "arts des affaires", c'est-à-dire "les arts du marchandage, de l'effronterie, du sens commercial, du faux-semblant" ; ils "sont orientés vers le gain de l'homme d'affaires, au dépens de la communauté dans son ensemble et dans le détail"12. La distinction entre la connaissance technologique et la connaissance pragmatique recoupe ainsi l'opposition, très souvent mise en avant par Veblen, entre la logique industrielle qui vise "l'efficacité mécanique" dans le processus productif, et la logique pécuniaire qui est affaire de "valeurs marchandes" (Veblen 1901, p. 310). Cette dichotomie conduit à la thèse, centrale dans l'analyse veblenienne du capitalisme moderne, selon laquelle la recherche du plus grand profit possible peut fortement entraver l'accroissement et l'amélioration de la production de biens et services. Parce qu'elle transcende l'opposition holisme versus individualisme méthodologiques et parce qu'elle reconnaît l'existence d'une pluralité de mobiles comportementaux potentiellement contradictoires, la théorie veblenienne de la nature humaine est, pensons- nous, conciliable avec l'évolutionnisme contemporain. Tout au moins, elle satisfait, nous semble-t-il, aux exigences définies par Coriat & Dosi (2002, pp. 110-112). En effet, il convient selon eux de reconnaître "l'enchâssement institutionnel des comportements sociaux" – ce qui est évidemment le cas de l'analyse veblenienne – sans tomber dans un "fonctionnalisme rénové". Or, si Veblen lui-même a parfois tendance à céder à ce fonctionnalisme – par exemple à travers le portrait qu'il brosse de l'homme d'affaires typique du capitalisme moderne –, il n'est pas inhérent à son appareil analytique. Celui-ci permet, en effet, de considérer qu'un même individu peut répondre à des motivations – i.e. des instincts – et des logiques institutionnelles différentes, voire opposées. C'est d'ailleurs ce que fait Veblen (1921, pp. 46-48) lorsqu'il décrit l'ouvrier comme étant mû à la fois par un instinct du travail bien fait au service de la société toute entière, dans le cadre de ses activités productives, et par une logique pécuniaire de captation de la valeur ajoutée à travers son engagement syndical13. Enfin, en considérant que "les individus et les institutions sont mutuellement constitutifs l'un

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Le sens très spécifique que Veblen donne ici au terme "pragmatique" et la dimension critique qui lui est sous- jacente ne doivent pas être interprétés comme un rejet du courant philosophique "pragmatiste" – cf. infra 2.1.

note 13

Veblen est souvent très critique vis-à-vis des organisations syndicales. Selon lui, par exemple, "la Fédération Américaine du Travail n'est elle-même qu'un des Intérêts Établis, aussi prêt que tout autre à se battre pour sa part de privilèges et de profits. […] La Fédération n'est pas organisée pour produire mais pour négocier" (Veblen 1921, p. 54).

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de l'autre", c'est-à-dire que "les institutions modèlent, et sont modelées par, l'action humain" (Hodgson 1998a, pp. 180-181), l'analyse veblenienne nous semble à même de satisfaire à l'exigence, formulée par Coriat & Dosi (2002, p. 112), "de ‘micro-fondements’, qui sont eux- mêmes macro-fondés".

2. L'accumulation des connaissances technologiques

Après avoir montré qu'il existe des bases de dialogue importantes et potentiellement fécondes entre l'approche veblenienne considérée dans sa globalité et l'évolutionnisme contemporain, nous allons nous concentrer plus spécifiquement sur la problématique des connaissances technologiques. A cet égard, Veblen pourrait constituer, pour la pensée évolutionniste moderne, une référence plus pertinente que Schumpeter. En effet, selon Paulré (1997b, p. 241), Schumpeter s'est beaucoup plus intéressé "aux aspects financiers" qu'à "l'origine de l'innovation et aux interactions entre la science et la technologie" ; "les évolutionnistes s'attachent, par contre, à étudier les conditions de l'évolution technique à partir de l'analyse des conditions de diffusion et d'évolution des connaissances". Plus précisément, la façon dont Veblen analyse l'accumulation des connaissances technologiques nous semble à même de fournir un cadre approprié à la réalisation d'une convergence entre les approches institutionnaliste et évolutionniste. L'importance des conditions sociales d'existence, mises en évidence précédemment, se retrouve dans l'analyse veblenienne des connaissances technologiques (2.1.) et de leur accumulation (2.2.), y compris lorsque celle-ci s'appuie sur des transferts de technologie (2.3.). Enfin, dans cette perspective dynamique, la question des interactions entre le développement technologique, les avancées scientifiques et la logique des "affaires" devient un enjeu primordial (2.4.).

2.1. Les caractéristiques vebleniennes des connaissances technologiques

Veblen voit les connaissances technologiques comme le principal instrument de l'adaptation de l'homme à son milieu de vie. S'inspirant en cela de la philosophie pragmatiste de Charles Sanders Peirce, William James et John Dewey, il considère que ces connaissances sont non seulement le produit de l'expérience, mais qu'elles sont toujours de nature

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instrumentale14. En effet, "l'efficacité technologique repose sur une connaissance qui s'en tient aux faits", une "connaissance empirique" (Veblen 1914, pp. 57-58) qui résulte des "relations matérielles immédiates des hommes aux réalités brutes" (Veblen 1908b, p. 46)15. On notera qu'une telle approche de la connaissance est largement cohérente avec l'idée d'un apprentissage résultant du processus productif lui-même – "learning by doing" (Arrow 1962) – ou de l'usage d'un bien par son utilisateur final – "learning by using" (Rosenberg 1982, pp. 120-140). Ainsi, pour ce qui est des connaissances technologiques au moins, Veblen n'aurait sans doute pas désavoué Arrow lorsqu'il affirme : "L'apprentissage est le produit de l'expérience. L'apprentissage peut seulement se produire lorsque l'on essaye de résoudre un problème et donc seulement avoir lieu durant une activité" (Arrow 1962, p. 155)16. Par ailleurs, Veblen met l'accent sur la nature éminemment sociale des connaissances technologiques, dans la mesure où c'est la société dans son ensemble qui en assure, selon lui, la conservation, l'accroissement et la transmission dans le temps. Dès lors, le développement technologique et la croissance des capacités productives qui lui est associée (Veblen 1919b, p. 55) doivent toujours être analysés à l'échelle d'une société donnée. "La production prend place uniquement dans la société – seulement à travers la coopération d'une communauté industrielle. Cette communauté industrielle peut être grande ou petite. En général, ses limites sont mal définies, mais elle comprend toujours un groupe suffisamment important pour contenir et transmettre les traditions, les outils, la connaissance technique et les usages sans lesquels il ne peut exister d'organisation industrielle, ni de relation économique entre individus, ou entre des individus et leur environnement. L'individu isolé n'est pas un agent productif. […] Aucune production n'est possible sans connaissance technique […]. Et il n'existe pas de connaissance technique hors d'une communauté industrielle" (Veblen 1898b, p. 34, cité par Foss 1998, p. 492).

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Comme le souligne Renault (1997, pp. 24-25) : "dans le cadre pragmatiste, théorie de la vie, théorie de la société et théorie de la connaissance sont en continuité. La technique, les instrumentalités, apparaissent ainsi comme des moyens pour la société de s'adapter à son milieu et d'adapter son milieu à elle".

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Toutefois, cela n'exclut pas le fait que cette connaissance soit structurée en un système de "généralisationsissues de l'expérience" (Veblen 1908b).

note 16

Dans cette même optique, Nelson (1998, p. 510) note qu'"il est de plus en plus évident que, dans de nombreux cas, une grande partie de la ‘connaissance’ nécessaire pour maîtriser une technologie relève du ‘savoir-faire [know-how]’, lequel se trouve tout autant dans les doigts que dans la tête".

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Cette conception des connaissances technologiques comme fait social est fortement liée au niveau d'analyse auquel se place l'approche veblenienne ainsi qu'à ses fondements comportementaux et cognitifs. Or, comme nous l'avons souligné précédemment, c'est là que se situe la possibilité d'un échange fructueux entre l'analyse veblenienne et l'évolutionnisme contemporain, et plus généralement celle d'une convergence entre l'institutionnalisme et l'évolutionnisme. Dans l'optique veblenienne, la nature sociale des connaissances technologiques traduit l'idée selon laquelle il n'est d'innovation qu'incrémentale. En effet, l'apport d'un individu au stock de connaissances technologiques est toujours minime relativement à la masse de connaissances que la société lui a transmise et sur laquelle il s'est appuyé pour innover. "Les initiatives et les entreprises technologiques des individus, telles qu'elles apparaissent par exemple dans les inventions et les découvertes de techniques et de méthodes nouvelles et meilleures, continuent et étendent la sagesse accumulée dans le passé. L'initiative individuelle ne peut réussir hors du terrain que lui offre le fonds commun, et ses résultats n'ont d'effets que s'ils représentent un accroissement de ce fonds commun. Les inventions et les découvertes ainsi faites incarnent toujours une telle part de ce qui est déjà donné que la contribution créatrice de l'inventeur est négligeable en comparaison" (Veblen 1908c, p. 111). La façon dont Veblen décrit le processus d'innovation se veut conforme au postulat méthodologique évolutionniste, selon lequel toute évolution doit être appréhendée comme "une séquence continue de changements cumulatifs" (Veblen 1906a, p. 16). L'analyse veblenienne exclut donc l'existence d'innovations majeures au sens de Schumpeter, lesquelles constitueraient autant de "ruptures exceptionnelles, de discontinuités géantes avec le passé, ou d'interruptions de celui-ci" (Rosenberg 1982, p. 5). En particulier, Veblen est clairement réfractaire à la thèse selon laquelle certains inventeurs, et a fortiori certains entrepreneurs, dotés de qualités extraordinaires, pourraient être les agents de tels changements révolutionnaires (O'Donnell 1973, p. 205 ; Lundgren 1995, p. 33). A cet égard, l'analyse veblenienne est conforme à "l'opinion désormais commune selon laquelle l'époque récente est dominée par une accumulation incrémentale créatrice plutôt que par des mouvements radicaux de ‘destruction créatrice’, et selon laquelle de nouveaux paradigmes ne détruisent généralement pas les anciens, mais les complètent et les étendent" (Andersen 1998, p. 31 ; voir aussi Paulré 1997b). L'approche évolutionniste de Veblen admet, cependant, la possibilité de ruptures que l'on pourrait caractériser comme des effets de seuil résultant de "l'impact

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cumulatif de petites améliorations" (Rosenberg 1982, p. 62)17. Il devient dès lors possible de "concilier l'optique ‘saltiste’ […] et l'optique ‘incrémentale’" (Dockès 2002) : "Le nouvel ordre des choses a surgi du passé par un changement de degré qui fut porté si loin qu’il déboucha sur un réel changement de nature". "En parlant ainsi d'un ‘Nouvel Ordre des Choses’, il n'y a nulle intention de suggérer que le nouveau est séparé de l'ancien par une rupture brutale de continuité. […] Aucune poussée soudaine n'a bouleversé le progrès méthodique de la pratique et des connaissances technologiques. […] Il s'agit d'un cas de croissance cumulative, qui a maintenant  dépassé un point critique d'une nature telle qu'elle a donné naissance à une nouvelle situation qui diffère effectivement de ce qui l'a précédée" (Veblen 1923, pp. 208, 231).

2.2. Les conditions de réalisation du progrès technique

Expliquer le développement technologique est une préoccupation centrale du projet scientifique de Veblen. Dans la mesure où une économie évolutionniste doit rendre compte du "processus de la vie économique", elle doit nécessairement se pencher sur "la séquence de changement dans les méthodes relatives aux façons de faire les choses – les méthodes de traitement des moyens matériels de la vie" (Veblen 1898a, p. 71). Or, les déterminants fondamentaux de ce processus ne sont pas des facteurs matériels ou techniques, mais bien des facteurs humains : "C’est dans le matériau humain que la continuité du développement doit être recherchée ; c’est donc là qu’il faut étudier les forces motrices du processus de développement économique, si tant est que l'on souhaite les étudier en action" (Veblen 1898a, p. 72). Veblen a donc conscience qu'il doit produire une analyse endogène du progrès technique, s'il veut satisfaire aux exigences de son propre projet scientifique (Brette 2003). Dans cette optique, il va naturellement s'attacher à fonder son analyse de l'accumulation des connaissances technologiques sur sa théorie de l'action humaine. Il considère ainsi que le progrès technique résulte essentiellement de la propension de l'homme au travail bien fait,laquelle est plus ou moins portée à s'exprimer selon les institutions en vigueur.

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On notera néanmoins que l'analyse de Veblen n'est pas totalement cohérente avec l'argumentation de Rosenberg (1982, pp. 62-70) dans la mesure où celle-ci présuppose l'existence d'innovations majeures.

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"Étant donné l'environnement matériel, la cadence et la nature des gains technologiques réalisés dans toute communauté dépendront de l'initiative et de l'application de ses membres, pour autant que la croissance des institutions n'ait pas détourné sérieusement le génie de la race de son penchant naturel" (Veblen 1914, p. 110). Veblen (1914) livre alors une analyse de la co-évolution de "l'état des arts industriels" et des institutions, dans l'histoire longue du monde occidental. De façon schématique, il considère que celle-ci peut être divisée en quatre périodes successives, correspondant chacune à une phase relativement homogène du point de vue des institutions en vigueur et de l'intensité du progrès technique. L'histoire de l'humanité débute, selon lui, par une longue "ère sauvage" caractérisée par des institutions pacifiques et propices à la croissance des  connaissances technologiques, notamment dans le domaine de l'agriculture et de l'élevage. Au milieu du néolithique, l'apparition de la propriété privée marque l'entrée de l'Occident dans une période troublée, durant laquelle l'institutionnalisation de la violence et des rapports de domination crée un environnement particulièrement néfaste au développement des techniques. Ce n'est qu'avec la pacification progressive des institutions, qu'apparaissent de nouveau des conditions plus favorables à l'expression de l'instinct du travail bien fait et au progrès technique. Vers la fin du moyen âge, le monde occidental entre alors dans une "ère artisanale" durant laquelle le développement technologique a retrouvé un rythme soutenu. Enfin, l'accumulation des connaissances technologiques au cours de cette période conduit au développement du machinisme et de la production à grande échelle qui caractérise le capitalisme moderne. En définitive, il est donc faux d'affirmer, comme le fait O'Donnell (1973, p. 205), que, dans la perspective veblenienne, le "processus [de progrès technologique] se poursuit, en grande partie, sans référence au système économique et social en vigueur". Au contraire, l'analyse veblenienne est cohérente avec la thèse de Lundgren (1995, p. 59) selon laquelle, "toute innovation est enchâssée dans un contexte spécifique, social tout autant que technologique". Il en est notamment ainsi dans le capitalisme moderne, tant il est vrai que, pour Veblen, la mécanisation et l'intégration croissantes des processus productifs, dans un environnement institutionnel inadapté, ont profondément bouleversé l'ordre économique. En effet, le passage d'une organisation productive individualiste à un système de production à grande échelle a considérablement accru la capacité des détenteurs de "[l']équipement matériel adapté à l'état […] en vigueur des arts industriels" à "accaparer l'efficacité technologique courante de la communauté" (Veblen 1908c, p. 115). Ceci tient largement au

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fait que le système juridique, hérité de "l'ère artisanale", n'a pas suivi l'évolution des conditions de production, de sorte que : "Les principes établis de la loi, de l'usage et de la politique publique [persistent à considérer que] toute richesse matérielle est, à juste titre, vouée à être détenue en propriété privée et [que] son utilisation doit être uniquement soumise à l'entière discrétion du propriétaire légalement désigné" (Veblen 1919b, p. 58). Selon Veblen, si de tels principes étaient adaptés à un système économique fondé sur l'artisanat et le petit commerce, ils constituent à présent un obstacle important au développement de la production. En effet, la grande "entreprise d'affaires [business enterprise]" se caractérise par une division croissante du travail entre les activités productives – les "emplois industriels" – d'une part, et les activités commerciales et financières – les "emplois pécuniaires" – d'autre part (Veblen 1901). Or, le système juridique en vigueur confère un pouvoir discrétionnaire aux propriétaires des actifs de l'entreprise, dont ils usent – généralement par voie de délégation aux managers – pour satisfaire leurs "intérêts pécuniaires" au détriment de l'efficacité industrielle. Ainsi, il existe, selon Veblen, une profonde divergence d'intérêt entre les hommes d'affaires et la société envisagée dans son ensemble. Ce conflit d'intérêt résulte notamment du fait que l'objectif de profit qui anime les hommes d'affaires les conduit à sous-utiliser délibérément les facteurs de production, en vue de créer des raretés artificielles visant à faire augmenter les prix (Veblen 1921, chap. 1). L'inadaptation de la doctrine juridique aux conditions de production modernes conduit donc à instituer un véritable "droit légal de sabotage" (Veblen 1923, p. 66) qui autorise les hommes d'affaires à entraver le bon fonctionnement du système industriel. De plus, les perturbations dont ceux-ci sont à l'origine ont caractère cumulatif, de par la nature hautement intégrée du système productif : "Le système industriel fonctionne comme une organisation intégrée de procès mécaniques nombreux et variés, imbriqués les uns dans les autres, interdépendants, et s'équilibrant mutuellement de sorte que le fonctionnement de chacune des parties est conditionné par le bon fonctionnement de tout le reste" (Veblen 1921, p. 32). Là encore, l'analyse veblenienne et les thèses schumpéteriennes sont largement discordantes. "Alors que Schumpeter voit [l'entreprise d'affaires et le processus de la machine] comme intégralement connectés et parfaitement harmonieux, Veblen considère que leur

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développement est de plus en plus conflictuel" (O'Donnell 1973, p. 207)18. Plus précisément, Veblen affirme que la fonction de l'entrepreneur s'est transformée à mesure que l'échelle de production s'est accrue. "Dans une organisation plus ancienne et moins spécialisée de la vie économique, en particulier, l'entrepreneur accomplissait fréquemment le travail d'un contremaître ou d'un expert en technologie, aussi bien que celui de directeur commercial" (Veblen 1901, p. 295). En revanche, dans le capitalisme moderne de la grande entreprise d'affaires, le lien entre l'entrepreneur et le processus de production mécanique est rompu, de sorte que l'entrepreneur a totalement abandonné ses activités industrielles pour assumer exclusivement son rôle d'homme d'affaires. Enfin, Veblen ne nie pas la thèse évolutionniste, qui sera entre autres développée par Nelson & Winter (1982), de la sélection par le marché des entreprises les mieux adaptées. Néanmoins, il saisit déjà l'un des enjeux cruciaux de la question relative à la définition de "l'aptitude à survivre" : ce qui est "efficient" pour une entreprise ne l'est pas forcément pour la société toute entière (Dockès 2002). En effet, "la raison de la survie dans le processus sélectif [de la concurrence] est l'aptitude à réaliser un gain pécuniaire et non l'aptitude à contribuer au bien commun" (Veblen 1901, p. 299). Or, comme nous l'avons dit, Veblen est loin de considérer que la masse des profits réalisés par une entreprise reflète son utilité sociale.

2.3. Transferts, rattrapages et dépassements technologiques

Si le développement économique est étroitement dépendant des règles d'organisation sociale, et notamment des droits de propriété en vigueur, il peut aussi prendre appui sur des phénomènes de transfert technologique. A cet égard, Veblen (1915a ; 1915b) est très attentif à la situation des "États impériaux" allemand et japonais du début du XXe siècle, dont les progrès économiques spectaculaires résultent largement du fait qu'ils ont réussi à importer la technologie des pays industrialisés, en particulier celle de la Grande-Bretagne. Tout d'abord, Veblen (1908c, pp. 109-110) affirme que la réussite d'un transfert technologique suppose un engagement collectif qui se mesure à l'échelle de la société toute entière. En effet, importer une technologie étrangère est un processus complexe qui implique de multiples facteurs culturels ; il nécessite, à ce titre, un "travail d’habituation qui exige du

note 18

Une comparaison rigoureuse des théories vebleniennes et schumpéteriennes exigerait cependant de pousser l'investigation beaucoup plus loin que nous ne pouvons le faire ici, notamment quant à leur analyse respective de l'évolution du capitalisme.

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temps et une incitation particulière" (Veblen 1915a, pp. 37-38). De ce point de vue, les réflexions de Veblen préfigurent les travaux d'Abramovitz (1989) sur les causes de la croissance économique19 – travaux dont Nelson (1998) affirme qu'ils devraient constituer une source d'inspiration majeure pour la théorie évolutionniste de la croissance. Selon Abramovitz, "le potentiel de progrès technique" d'un pays dépend de ses "aptitudes collectives [social capabilities]" à développer de nouvelles connaissances pratiques et à tirer parti des technologies importées de l'étranger. Cette notion d'aptitudes collectives, dont Veblen fut l'un des premiers à mesurer l'importance dans les transferts de technologie (Abramovitz 1989, p. 74 notes 33 et 35), inclut de très nombreux facteurs : non seulement les compétences techniques de la population, lesquelles sont elles-mêmes dépendantes du système éducatif, mais aussi les institutions politiques, commerciales, industrielles et financières du pays considéré (Abramovitz 1989, pp. 45-47, 222-225). Reconnaître le poids de ces facteurs dans la réussite des transferts technologiques conduit à repenser l'hypothèse traditionnelle du rattrapage technologique selon laquelle, en longue période, le taux de croissance de la productivité d'un pays est proportionnel à l'écart initial entre le niveau de productivité de ce pays et celui du "leader". Si les aptitudes collectives importent, "un pays a un fort potentiel de croissance rapide, non pas lorsqu'il est en retard et sans compétences, mais plutôt lorsqu'il est en retard sur le plan technologique et avancé sur le plan collectif" (Abramovitz 1989, p. 222). De plus, les aptitudes collectives nécessaires au succès d'un transfert technologique dépendent des caractéristiques propres à la technologie importée. A cet égard, Veblen (1915a, pp. 187-188) suggère l'idée selon laquelle il est plus contraignant et plus long de s'approprier une technologie dont l'exploitation nécessite un grand nombre de travailleurs qualifiés, qu'une technologie qui exige quelques experts très compétents mais qui, globalement, économise le travail qualifié. Ainsi, le système de production artisanale que l'Angleterre a importé d'Europe continentale, aux XVème et XVIème siècles, a nécessité l'acquisition par un grand nombre d'ouvriers d'un savoir-faire manuel qui exigeait un long apprentissage. Inversement, la technologie de la machine que l'Allemagne a importé d'Angleterre, au XIXème siècle, requérait certes le concours de quelques ingénieurs très qualifiés, mais était très peu exigeante quant à

note 19

Nous remercions Christian Le Bas d'avoir attiré notre attention sur ce point.

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la formation de la main-d'œuvre nécessaire au fonctionnement normal du processus productif20. Enfin, si les transferts de technologie, dont dépend le rattrapage, sont conditionnés par les aptitudes collectives du pays "follower", celles-ci évolueront elles-mêmes sous l'impact du développement technologique. De ce fait, "les contraintes que font peser les aptitudes collectives sur l'adoption réussie d'une technologie plus avancée se relâchent peu à peu et permettent une exploitation plus poussée de celle-ci" (Abramovitz 1989, p. 223). Cephénomène peut être la source de conséquences importantes. En effet, dès lors que l'on admet le caractère endogène des aptitudes collectives, il devient possible de penser le dépassement technologique du pays "leader" par son "follower" ; une éventualité qui échappe à l'hypothèse traditionnelle du rattrapage dont la seule issue possible à long terme est celle de la convergence (Abramovitz 1989, pp. 224, 230). Veblen s'est lui aussi intéressé à la problématique des changements de "leaders" à partir des cas allemand et japonais. Son analyse en la matière mobilise principalement deux types d'arguments. Tout d'abord, en s'appropriant une technologie étrangère, le pays "follower" peut se préserver de l'obsolescence prématurée qui caractérise parfois le développement des techniques. Veblen (1915a, pp. 128-133) montre, en effet, que des phénomènes de "dépendance du sentier" peuvent conduire le pays "leader" à développer des infrastructures qui s'avèreront ex post techniquement "sous-efficientes" (David 1985, p. 336 ; Arrow 2000, p. 175). Dans ce cas, l'adoption par le leader de la technologie la plus aboutie l'exposerait à des coûts très élevés, dans la mesure où elle nécessiterait le remplacement d'un grand nombre d'infrastructures complémentaires. Le pays follower, quant à lui, échappe à ce type d'irréversibilités dans la mesure où il ne s'engage dans la construction d'un système complet d'infrastructures, qu'une fois la technologie arrivée à maturité (Veblen 1915a, p. 194). Par ailleurs, Veblen constate que les institutions les plus surannées des "États dynastiques" allemand et japonais ne les ont pas empêchés de s'approprier une technologie moderne. Cela reflète, selon lui, "l'avantage qu'il y a à emprunter les arts technologiques plutôt qu'à les développer par une croissance domestique". En effet : "dans le passage d'une communauté à une autre, les éléments technologiques ainsi empruntés ne véhiculent pas les autres éléments culturels périphériques qui sont nés

note 20

Les exigences en matière de compétences se sont néanmoins fortement accrues, avec la sophistication croissante des procès de production (Abramovitz 1989, pp. 178-185).

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dans leur sillage, au cours de leur développement et de leur utilisation" (Veblen 1915a,

pp. 86-87).

Cependant, la relation qui unit les aptitudes collectives d'un pays et son développement technologique étant de nature réciproque, il apparaît inévitable qu'un tel transfert de technologie finisse par provoquer quelque bouleversement institutionnel, dans les pays qui en ont bénéficié. A plus ou moins longue échéance, l'hypothèse d'une sorte de rattrapage institutionnel qui verrait l'Allemagne et le Japon se doter d'institutions semblables à celles des démocraties industrielles semble la plus vraisemblable aux yeux de Veblen (1915a ; 1915b). Cependant, conséquemment à son rejet de toute conception téléologique de l'évolution, il se refuse à formuler une prédiction catégorique. De façon générale, Veblen analyse le changement institutionnel comme un effet émergent des interactions dynamiques entre les conditions matérielles et techniques, les instincts et les institutions (Brette 2003). L'histoire apparaît alors comme une donnée fondamentale dans la mesure où les transformations institutionnelles possibles sont étroitement dépendantes des trajectoires nationales, tant d'un point de vue technologique qu'institutionnel.

2.4. La science, "les affaires" et le développement technologique

Comment améliorer les aptitudes collectives d'un pays à accumuler des connaissances technologiques ? Veblen a tenté de répondre à cette question, délicate mais centrale pour le développement économique, en produisant une analyse originale des relations entre la science, la technologie et "les affaires". L'intérêt de la pensée veblenienne, de ce point de vue, est qu'elle s'abstrait de la "conception traditionnelle du développement technologique", fondée sur la séquence linéaire : "découverte scientifique/invention, innovation, diffusion/transfert, changement économique et industriel" (Lundgren 1995, p. 38)21. Selon Veblen, en effet, la science, la technologie et "les affaires" répondent à des mobiles différents qui peuvent s'avérer contradictoires – cf. supra 1.2. Ainsi, la connaissance "désintéressée" d'une part, "technologique" d'autre part, et "pragmatique" – les "arts des affaires" – enfin, ont suivi dans l'histoire des dynamiques propres qui ont pu se renforcer ou se contrarier mutuellement(Veblen 1906a ; 1908b).

note 21

Paulré (1997b, p. 258) affirme, à cet égard, que "le caractère non linéaire des processus d'innovation est largement reconnu dans le contexte évolutionniste".

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De façon générale, chaque système culturel valorise plus ou moins telle ou telle forme de connaissance et, partant, détermine sa capacité à influencer, voire à dénaturer, les autres types de connaissance. Par exemple, avant l'apparition, à l'Époque moderne, de "l'esprit scientifique", la connaissance "désintéressée" a, pendant longtemps, été caractérisée par une forte orientation "pragmatique" (Veblen 1906a, p. 12). Depuis le XIXème siècle, au contraire, la science s'est sans cesse rapprochée de la connaissance technologique, dans sa méthode d'appréhension des faits : "l'humanité civilisé veille à cette quête de la connaissance qui s'en tient aux faits comme à son atout le plus important et comme à sa réussite la plus précieuse" (Veblen 1918, p. 11). L'une des conséquences importantes de ce mouvement est le fait que les sciences physiques et chimiques ont trouvé de plus en plus de terrains d'application dans le domaine technologique (Veblen 1923, ch. 10). Cependant, aussi important soit-il, ce rapprochement, très récent à l'échelle de l'humanité, entre la connaissance désintéressée et la connaissance technologique ne doit pas masquer la dynamique propre à chacune de ces deux formes de connaissance et le fait qu'elles dérivent de motivations fondamentalement différentes. A cet égard, l'analyse veblenienne rejoint la thèse de Rosenberg (1982, pp. 141-159) selon laquelle il serait erroné de penser la technologie comme une simple application de connaissances scientifiques préalablement mises à jour (voir aussi Abramovitz 1989, p. 29 ; Lundgren 1995, p. 49). En effet : "La technologie est elle-même un ensemble de connaissances relatif à certaines catégories d'évènements et d'activités. Ce n'est pas simplement l'application de connaissances importées d'une autre sphère. […] Les connaissances technologiques ont longtemps été acquises et accumulées de façon empirique et rudimentaire, sans dépendance à l'égard de la science. La connaissance scientifique a bien sûr extrêmement accéléré l'acquisition de telles connaissances, mais historiquement, d'immenses quantités de connaissances technologiques ont été collectées et exploitées, et cette tendance continue aujourd'hui" (Rosenberg 1982, p. 143) Au-delà de cette convergence de vue, il existe cependant un point de rupture important entre les deux auteurs. En effet, Rosenberg se montre sceptique quant à la possibilité d'établir une distinction claire entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée. "Tenter d'établir une telle frontière sur la base des motivations de la personne accomplissant la recherche – selon qu'elle se préoccupe d'acquérir des informations utiles (recherche appliquée) ou que sa recherche de nouvelles connaissances soit purement désintéressée (recherche fondamentale) – est, selon moi, une quête vaine"(Rosenberg 1982, p. 149).

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Or, cette distinction joue un rôle central dans l'analyse veblenienne du système d'éducation etde recherche. Veblen considère, en effet, que l'Université ne devrait avoir pour unique mission que celle de promouvoir et de transmettre la connaissance scientifique, c'est-à-dire désintéressée (Veblen 1918, pp. 43, 128) ; ce qui n'implique pas, par ailleurs, que l'État doive se désengager de l'enseignement technique, dans la mesure où la société toute entière y trouve un intérêt important (Veblen 1918, pp. 152-153). Plus généralement, Veblen en appelle à une organisation tripartite du système d'éducation et de recherche, fondée sur sa typologie des formes de connaissance, et dans laquelle la formation aux pratiques strictement commerciales devrait être exclue de l'accès au financement public (Veblen 1918, pp. 150-157). Dans la perspective de Veblen, l'indépendance de la recherche scientifique vis-à-vis de tout objectif pratique serait la condition de son meilleur développement22 : "Tant du point de vue de la tradition que de la nécessité du moment, le corps des savants et des scientifiques qui composent l’Université doit être investi des pleins pouvoirs d’auto-direction, sans considération ultérieure" (Veblen 1918, p. 71). En réalité, derrière cette position radicale, se trouve non seulement une certaine conception de la science, mais aussi et surtout une très vive critique à l'encontre du système universitaire américain, dont le sous-titre de l'ouvrage The Higher Learning in America donne le ton : "un mémorandum sur la direction des Universités par les hommes d'affaires" (Veblen 1918). Ainsi, le cloisonnement du système d'enseignement et de recherche que propose Veblen lui semble, avant tout, une mesure rendue indispensable par les pressions que les hommes d'affaires les plus influents font peser sur l'Université américaine, au tournant des XIXème et XXème siècles. A cet égard, l'objet premier de son propos est de mettre en garde contre les dangers que ferait peser, à terme, sur le développement technologique et scientifique, une complète confusion des genres entre les finalités respectives de la science, de la technologie et des "affaires". Bien que ses positions soient beaucoup plus nuancées que celles de Veblen, cette dernière idée n'est pas totalement étrangère à Abramovitz : "Il est nécessaire que le gouvernement subventionne directement, ou participe à, la recherche à la fois fondamentale et appliquée. […] car même les domaines d'études les plus exotiques et les plus désintéressés soutiennent une aptitude généralisée àl'investigation scientifique qui peut, le jour venu, permettre des progrès supplémentaires dans les conditions matérielles de vie" (Abramovitz 1989, p. 40).

note 22

Les réflexions récentes de Pavitt (2001) sur les finalités des institutions scientifiques vont d'ailleurs dans ce sens.

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Enfin, s'il est, selon Veblen, une façon efficace de soutenir le développement tant technologique que scientifique, c'est celle consistant à ouvrir les frontières entre les nations, à inciter les échanges internationaux de connaissances et, en définitive, à créer les conditions d'une coopération scientifique (Veblen 1918, pp. 38-39) et technologique aussi poussée que possible. Concernant le système industriel moderne, Veblen écrit ainsi : "C'est un système intégré, fondé sur une étroite interdépendance générale, telle qu'aucune nation ni aucune communauté ne puisse gagner quoi que ce soit aux dépens d'une autre, quant à sa prospérité matérielle. L'état des arts industriels a en effet rassemblé tous les peuples civilisés en une seule grande entreprise" (Veblen 1921, p. 33).

Conclusion

Cet article visait à montrer que l'analyse veblenienne des connaissances technologiques et de leur accumulation pourrait fournir un cadre approprié à un rapprochement entre les traditions de pensée institutionnaliste et évolutionniste. En effet, l'économie veblenienne repose sur des fondements méthodologiques très proches de ceux retenus par l'évolutionnisme contemporain. Le principal point de divergence entre les deux systèmes de pensée est relatif à

leur niveau d'analyse respectif. Or, loin d'être un obstacle à leur rapprochement, cette différence est riche de complémentarités potentiellement fécondes.

En mettant l'accent sur la nature éminemment sociale de l'être humain, l'économie veblenienne ouvre des voies de recherche originales pour appréhender les relations entre le développement économique et l'accumulation des connaissances. Veblen voit dans les connaissances technologiques le facteur essentiel à tout processus productif ; en cela, il peut être considéré comme un précurseur de l'Économie fondée sur les connaissances. Or, ce n'est qu'à l'échelle d'une société, selon lui, que l'accumulation des connaissances est possible. En effet, c'est la société en tant que telle qui assure la conservation, l'accroissement et la transmission intergénérationnelle du stock de connaissances technologiques nécessaire à la continuité du processus de la vie économique. Dès lors, le développement économique d'une nation s'identifie à la capacité qu'elle a de se doter des institutions les plus favorables à l'accumulation des connaissances technologiques. C'est précisément dans le prolongement de cette thèse, pensons-nous, que pourraient se développer des échanges analytiques fructueux entre les perspectives institutionnaliste et évolutionniste.

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