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Olivier Brette -T. Veblen : "La connaissance technologique comme fait social" Imprimer


Les amis de Thorstein Veblen ont le plaisir de vous proposer ce texte de notre collègue Olivier Brette sur un thème d'une grande actualité :  La connaissance technologique comme fait social. Il y analyse la façon dont Thorstein Veblen théorise la connaissance et son processus d'accumulation. Il y montre bien avant les théories de la croissance endogène que les connaissances sont la condition essentielle de la croissance économique à condition que la répartition des fruits du progrès soit juste et tournée vers le bien commun. Il y critique donc aussi la propriété privée.

Version finale publiée in : Cahiers d'économie politique, n° 48, L'Harmattan, 2004, pp. 111-143.

 

CONNAISSANCES TECHNOLOGIQUES, INSTITUTIONS ET DROITS DE PROPRIETE DANS LA PENSEE DE THORSTEIN
VEBLEN1

Olivier BRETTE

Résumé:

L'article propose une interprétation de la problématique veblenienne des connaissances technologiques visant à en identifier les fondements, la nature et les conséquences que Ve-  blen en a tirées. Ce faisant, il montre que l'approche veblenienne des connaissances technologiques s'inscrit dans une démarche globale irréductible au cadre de pensée économique orthodoxe, tel qu’il s’est constitué au début du XXe siècle. Ce constat contrarie fortement la possibilité même d’un dialogue approfondi entre le système de pensée veblenien et les prolongements contemporains de l'économie néoclassique originelle.

Abstract:

Technological knowledge, institutions and property rights in Thorstein Veblen’s thought The article suggests an interpretation of Veblen's approach of technological knowledge, which aims at identifying its foundations, nature and implications. In doing so, the article shows that the Veblenian approach of technological knowledge lies within a global framework that cannot fit into the frame of orthodox economics, as it built up at the beginning of the XXth century. This acknowledgement impedes the very possibility of a thorough dialogue between Veblen's system of thought and the contemporay developments of early neo- classical economics.

Classification JEL : B150, B300, B490, E110, O300


Introduction

L'ampleur des débats récents relatifs à la question des connaissances technolo-
giques 2, de leur valorisation et de leur rôle dans la croissance économique révèle, à
certains égards, la modernité de la pensée veblenienne. Économiste iconoclaste à
l'origine de l'institutionnalisme américain, Thorstein B. Veblen (1857-1929) fut l'un
des premiers à mettre l'accumulation des connaissances technologiques au cœur du



1. Nous remercions Jérôme Maucourant, Jean-Pierre Potier, Bruno Tinel, Victor Vieira Da Silva,
Christel Vivel et deux rapporteurs anonymes pour leurs commentaires et suggestions. Nous assumons
seul la responsabilité des insuffisances de l'article.
2. Au sens propre du terme, la technologie est la théorie des techniques. Cependant, ce mot est fré-
quemment employé de façon métonymique par les économistes pour désigner la technique elle-même.
Veblen ne fait d'ailleurs pas exception de ce point de vue. Aussi, tout en en admettant le caractère abu-
sif, nous cèderons ici à cet usage.


2

processus de développement économique des sociétés. Ainsi, Arrow (1994, p. 259)
a-t-il pu affirmer :

"Parmi les externalités dont se préoccupait Marshall, un exemple primor-
dial concernait l'information, en particulier le savoir technique. Thorstein
Veblen [1908a], le caustique dissident, dans son commentaire du manuel
de John Bates Clark, a caractérisé le savoir technique détenu collective-
ment comme un déterminant majeur de l'activité économique dans toute
économie".

Veblen aurait donc anticipé un certain nombre de développements récents de la
science économique relatifs aux ressorts de la croissance. A cet égard, McCormick
(2002) montre que la théorie de la croissance endogène s'est construite sur un rejet
de l'analyse néoclassique du capital telle qu'elle fut élaborée par John Bates Clark,
au profit d'une approche qui a implicitement réhabilité la définition veblenienne de
ce concept comme stock de connaissances détenues et accumulées socialement 3.
McCormick (2002) n’en clôt pas moins son article sur l’idée selon laquelle les théo-
riciens de la croissance endogène auraient encore beaucoup à apprendre de Veblen.
En effet, celui-ci a montré que le changement technologique était essentiellement
un processus de transformation culturelle. Or, en formalisant le progrès technique
au moyen d'une fonction de production de connaissances, les théoriciens de la crois-
sance endogène sont loin d'avoir intégré cette vue dans leur analyse.

L'incapacité des nouvelles théories de la croissance à tirer parti, de façon élar-
gie, des thèses vebleniennes est révélatrice, selon nous, des profondes divergences
qui opposent le cadre de pensée économique standard – ou orthodoxe – à celui de
Veblen. La question des caractéristiques distinctives de l'orthodoxie contemporaine
et de ses liens avec l'économie néoclassique originelle a récemment fait l'objet de
débats importants. À cette occasion, certains auteurs ont défendu la thèse selon la-
quelle l'économie orthodoxe contemporaine aurait rompu avec les attributs fonda-
mentaux de l'économie néoclassique originelle (voir notamment Colander 2000).
Blaug (1999, p. 276) identifie l'origine de cette rupture dans "la Révolution Forma-
liste" qui aurait caractérisé l'économie orthodoxe au lendemain de la Seconde
Guerre mondiale et aurait orienté son développement à un point tel que "si Jevons et
Walras étaient vivants aujourd'hui, ils seraient stupéfaits de découvrir que les ma-
thématiques ne sont pas seulement devenues le langage courant des économistes,
mais qu'elles ont pratiquement transformé l'ensemble de l'économie en une branche
des mathématiques appliquées". Néanmoins, le formalisme n'est pas étranger au



3. Parmi les auteurs antérieurs à Veblen ayant développé une approche de la technologie comme fait
social, on retiendra notamment F. List via son concept de "forces productives" (Tribe 1987), Saint-
Simon à travers la notion d'"industrialisme" (Bell 1963, p. 115), ainsi que K. Marx (Rosenberg 1982,
pp. 34-51). Nous remercions un rapporteur anonyme d'avoir attiré notre attention sur les deux pre-
miers.


3

contenu des théories elles-mêmes, notamment quant à la nature des hypothèses re-
tenues par les théoriciens. Or, de ce point de vue, l'exigence formelle de l'économie
orthodoxe constitue un puissant facteur d'inertie (Dow 2000, pp. 160-161, 165-166).
Plus généralement, sans nier les transformations qui ont marqué l'économie stan-
dard depuis un siècle, un certain nombre d'auteurs ont souligné l'existence d'impor-
tants éléments de continuité entre l'économie néoclassique du début du XXe siècle
et l'orthodoxie contemporaine (voir, par exemple, Nelson 1995, pp. 67-68 ; Argy-
rous & Sethi 1996 ; Miller 1998, p. 36). Ainsi, selon Peach (2003, pp. 125-127),
l'économie standard serait restée fidèle aux trois idées essentielles que sont l'équi-
libre – dans la tradition newtonienne –, l'optimisation sous contraintes et la métho-
dologie individualiste. De façon similaire, Hodgson (2000) affirme que la continuité
de l'économie orthodoxe se situe dans sa propension à considérer les individus
comme des agents doués d'une rationalité optimisatrice et exempts – ou presque –
de toute influence institutionnelle et culturelle. Il est indéniable que, de ce point de
vue au moins, la théorie de la croissance endogène s'inscrit dans le prolongement de
l'économie néoclassique originelle et non dans la perspective tracée il y a un siècle
par Veblen. Aussi, l'objet de cet article sera de proposer une interprétation de la
problématique veblenienne des connaissances technologiques visant à en identifier
les fondements, la nature et les conséquences que Veblen en a tirées. Ce faisant,
nous montrerons que l'approche veblenienne des connaissances technologiques
s'inscrit dans une démarche globale radicalement différente de celle des écono-
mistes standard du début du XXe siècle et que les points de rupture entre Veblen et
ces économistes, notamment John Bates Clark, débordent très largement la seule
question de la définition du capital.

L'analyse veblenienne des connaissances technologiques est fortement influen-
cée par ses "préconceptions", tant épistémologiques et méthodologiques, qu'anthro-
pologiques4 (1.). En effet, Veblen (1898a ; 1908b) prétend repenser l'objet et la
méthode de la science économique dans une perspective "moderne", c'est-à-dire
"évolutionniste" ou "post-darwinienne". Cela signifie, selon lui, que l'économie doit
avoir pour but de théoriser le processus de genèse, de croissance et de changement
institutionnels. La question des connaissances technologiques se décline alors selon
une double problématique. D'un côté, on peut se demander dans quelle mesure l'ac-
cumulation des connaissances technologiques est un facteur de transformation des
structures économiques, sociales et en définitive culturelles5 des sociétés. Cette voie



4. Selon Veblen (1919a), tout système de représentation du monde prend appui sur des "préconcep-
tions", des "postulats métaphysiques" (Veblen 1908b, p. 33) qui sont affaire "d’attitude spirituelle ou
de point de vue" et déterminent des "principes d’appréciation des faits à des fins scientifiques" (Ve-
blen 1898a, p. 60). Pour une argumentation très convaincante en faveur de la thèse selon laquelle la
théorie veblenienne des préconceptions est volontairement auto-référentielle, on pourra se référer à
Samuels (1990a).
5. Selon la définition de Veblen (1908b, p. 39), "le schème culturel de toute communauté est un com-
plexe d'habitudes de vie et de pensée répandues parmi les membres de la communauté". Plus précisé-



4


d'investigation qui a trait à la théorie du changement institutionnel ne sera pas ex-
plorée spécifiquement ici6. Nous focaliserons notre attention sur le second pan de la
question, à savoir l'impact du système institutionnel sur le processus d'accumulation
des connaissances technologiques (2.) et la répartition de leur produit (3.). Or, la ré-
ponse que Veblen apporte à cette problématique est subordonnée à sa théorie de la
nature humaine, fondée sur le doublet conceptuel instinct - institution. En effet, la
condition humaine étant sociale, les connaissances technologiques doivent être pen-
sées comme le produit de la société dans son ensemble. L'accumulation des con-
naissances technologiques et les modalités de répartition de leur usufruit sont donc
étroitement dépendantes du contexte institutionnel dans lequel elles s'inscrivent. A
cet égard, la propriété doit être appréhendée, non comme un présupposé de l'ana-
lyse, mais comme une institution en développement dont il convient d'évaluer les
conséquences sur le progrès technique et le partage des richesses produites. Dans
cette optique, Veblen s'attache à montrer que la propriété privée des biens de pro-
duction est inadaptée à un système productif mécanisé et hautement intégré, à tel
point qu’il en vient à préconiser une allocation centralisée des ressources dont la
responsabilité reviendrait à un "soviet de techniciens".

1. Les fondements du système de pensée veblenien

L'originalité du système de pensée veblenien se constitue dans un double mou-
vement de rupture vis-à-vis de l'économie marginaliste que Veblen considère, par
ailleurs, comme un simple prolongement de la pensée classique. En effet, Veblen se
propose simultanément de redéfinir l'objet et la méthode de la science économique
(1.1.) et de donner à celle-ci de nouveaux fondements anthropologiques, au sens
large du terme (1.2.)7.

1.1. La définition veblenienne d'une économie évolutionniste

Le projet scientifique de Veblen trouve son origine dans la mise en évidence
d'une révolution épistémologique dont les économistes devraient tirer les consé-





ment, le complexe culturel d'une société est la matrice des institutions prédominant dans cette société
(Veblen 1899, p. 125). On notera, incidemment, qu'à la place du mot "society", Veblen utilise très fré-
quemment le terme "community". Celui-ci doit être entendu dans son sens le plus large et non du point
de vue de la distinction sociologique traditionnelle, telle qu'elle fut définie par F. Tönnies, entre
"communauté" ("Gemeinschaft") et "société" ("Gesellschaft").
6. Pour des développements sur ce point et une justification de l'idée selon laquelle la théorie veble-
nienne du changement institutionnel ne saurait être réduite à un simple déterminisme technologique,
on pourra se reporter à Brette (2003a).
7. Le projet scientifique de Veblen et sa conception des comportements humains sont étroitement dé-
pendants l'un de l'autre. Cela tient notamment au fait que le concept d'institution est à la fois l'objet
principal de l'économie évolutionniste veblenienne et l'un des déterminants fondamentaux de sa théo-
rie de l'action humaine. Comme le souligne Gislain (2000, p. 81), "l’institution […] est à la fois consti-
tutive de l’acteur individuel comme être pensant et agissant et constitutive d’un fait social objectif".


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quences. Veblen considère, en effet, que le XIXe siècle a vu l'émergence d'une nou-
velle conception de la science, de son objet et de sa méthode. 

"La science moderne exige une explication génétique des phénomènes
dont elle traite". "Les sciences qui sont, en un quelconque sens particu-
lier, modernes, admettent comme postulat (inavoué) le fait du changement
consécutif. Leur investigation est toujours centrée sur quelque sorte de
processus" (Veblen 1908b, pp. 39, 32).

Les théories scientifiques ne visent plus, comme ce fut le cas jusqu'alors, à dé-
couvrir des "lois naturelles" c'est-à-dire "les lois du ‘cours normal’ des choses"
(Veblen 1904, p. 364). Le postulat fondamental de la science moderne est celui de
la perpétuelle évolution du monde. Quel que soit le champ disciplinaire considéré,
l'objet de la science est maintenant de produire une analyse dynamique d'un proces-
sus.

D'un point de vue méthodologique, la science tend, de façon corollaire, à se dé-
faire des préconceptions "anthropomorphiques" ou "téléologiques" qui consistaient
à imputer une finalité préétablie et "quasi spirituelle" aux phénomènes (Veblen
1906 ; 1908b). Compte tenu de son objet, la science moderne n'a en effet plus be-
soin de postuler l'existence d'un "Grand Artificier" qui serait à l'origine d'un "ordre
naturel" régissant le bon fonctionnement de l'univers (Veblen 1904, p. 365). Les
questions de la cause première et de la finalité ultime sont rejetées hors du champ
scientifique : c'est "le processus de causalité, l'intervalle d'instabilité et de transi-
tion entre la cause initiale et l'effet définitif, [qui] en est venu à prendre la première
place dans l'investigation" (Veblen 1908b, p. 37). En conséquence, la science mo-
derne aborde les phénomènes d'une façon "impersonnelle" et "qui s'en tient aux
faits [matter-of-fact]", comme un enchaînement de causes et d'effets s'inscrivant
dans un processus d'évolution cumulatif et non téléologique (Veblen 1906, p. 16).
Enfin, Veblen voit dans la théorie darwinienne l'archétype de cette science mo-
derne, au point d'établir une distinction typologique entre les théories "pré-
évolutionnistes" ou "pré-darwiniennes" d'une part, et les théories "post-
évolutionnistes" ou "post-darwiniennes" d'autre part (Veblen 1904, pp. 369-370 ;
1908b, p. 36).

Nous ne discuterons pas ici des fondements de cette position épistémologique
que Veblen s'est par ailleurs longuement attaché à justifier – cf. notamment Veblen
(1904, pp. 360-373 ; 1906 ; 1908b ; 1914, pp. 321-340 ; 1918, pp. 1-11). Nous re-
tiendrons simplement que, selon lui, "la science et le point de vue scientifique en vi-
gueur, la connaissance recherchée et la manière de la chercher, sont un produit de
la croissance culturelle" (Veblen 1908b, p. 38). Or, Veblen considère le dévelop-
pement du machinisme comme l'élément décisif dans l'évolution culturelle des pays
occidentaux au XIXe siècle. Ce sont donc les processus mécaniques qui impriment à

6


la science moderne son objet, sa méthode et ses critères de validité (Veblen 1906, p.
30).

Cette réflexion épistémologique et les conséquences méthodologiques mo-
nistes qui en découlent servent d'assises non seulement à la critique que Veblen
adresse globalement aux économistes – ses contemporains tout au moins – mais
aussi à la définition de son propre projet scientifique. Selon Veblen (1898a, p. 56),
en effet, "l'économie est désespérément en retard sur son temps et incapable de
traiter son objet d’une façon qui l'autorise à se présenter comme une science mo-
derne". En d'autres termes, "l'économie n'est pas une science évolutionniste" (Ve-
blen 1898a, p. 57). Même dans ses développements marginalistes les plus aboutis,
elle reste une science du cas normal. Ainsi, bien que "le Professeur Marshall mani-
feste une aspiration à traiter de la vie économique comme d'un développement", son
travail "demeure une investigation orientée vers la détermination des conditions
d'un équilibre des activités et d'une situation normale immobile"8 (Veblen 1900, pp.
175, 173). A l'instar des économistes classiques, les marginalistes n'ont réussi, au
mieux, qu'à produire une science "taxinomique" consistant en "la définition et la
classification des phénomènes de la vie économique en fonction de cet hypothétique
système concurrentiel [c'est-à-dire un "système concurrentiel hypothétiquement par-
fait"]" (Veblen 1908a, p. 187).

Cette incapacité des économistes marginalistes à se conformer aux canons de
la science moderne transparaît très clairement dans leur traitement des institutions.
Dans l'essai qu'il consacre à John Bates Clark – l'un des plus éminents représentants
du marginalisme américain – Veblen (1908a) fustige ses robinsonnades qu'il consi-
dère comme de piètres expédients à une analyse évolutionniste des institutions éco-
nomiques. Peu importe pour les marginalistes que "‘le chasseur solitaire’" et
"l'homme qui ‘fabrique par son propre travail tous les biens qu'il utilise’" relèvent
de l'affabulation (Veblen 1908a, p. 184). Leur problème n'est pas d'expliquer les
origines du système institutionnel qui leur est contemporain. Celui-ci est posé, de
façon normalisée, comme un prérequis de l'analyse.

"Les éléments culturels ainsi tacitement postulés, comme conditions im-
muables précédant la vie économique, sont la propriété et le libre contrat,
considérés conjointement avec les autres caractéristiques du système des



8. Argyrous & Sethi (1996, p. 482-485) ont montré que la macroéconomie contemporaine prêtait en-
core largement le flanc à cette critique. Selon eux, les hypothèses d'agent représentatif et d'anticipa-
tions rationnelles, auxquelles l'analyse orthodoxe recourt fréquemment, sont autant de dispositifs
visant à contrôler analytiquement les conséquences agrégées des interactions individuelles. Ces hypo-
thèses conduisent ainsi à "imputer un caractère téléologique à des processus qui sont hors de portée
de quelque individu considéré isolément" (Argyrous & Sethi 1996, p. 484).


7

droits naturels impliquées dans l'exercice de ceux-là" (Veblen 1909, p.
236)9.

Cette démarche revient à considérer la propriété privée comme relevant de "la
nature des choses". Il n'est donc point question d'étudier les conditions historiques
de son émergence et de son évolution, ni de mettre en doute son efficacité écono-
mique et encore moins sa légitimité.

Dès lors, l'ambition de Veblen n'est autre que de faire accéder l'économie au
rang des sciences modernes. Or, selon lui, "une économie évolutionniste doit être la
théorie […] d’une séquence cumulative d’institutions économiques formulée en
termes de son propre processus"10 (Veblen 1898a, p. 77). L'économie doit s'attacher
à théoriser l'évolution institutionnelle, car ce sont les institutions qui assurent la
continuité du processus de la vie économique. Selon la définition de Veblen (1909,
p. 239), les institutions sont "des habitudes de pensée établies et communes à la gé-
néralité des hommes". De ce point de vue, elles constituent des régularités mentales
propres à une société et une époque données. En outre,
"les hommes reçoivent d'une époque antérieure les institutions – c'est-à-
dire les habitudes de pensée – qui gouvernent leur vie, d'une époque plus
ou moins reculée, sans doute ; en tout cas, les institutions ont été élabo-
rées dans le passé avant d'être transmises" (Veblen 1899, p. 126).

Elles sont, à cet égard, l'un des principaux liens intergénérationnels des socié-
tés humaines11.

La définition que Veblen se donne de l'économie et des institutions le conduit à
appréhender la propriété selon une approche radicalement différente de celle des
économistes marginalistes.

"La propriété […] est un fait culturel qui s'est développé dans le passé
pour former une institution, à travers un long processus d'habituation, et
qui est transmis de générations en générations comme le sont tous les faits
culturels" (Veblen 1898b, p. 42).



9. Le "système des Droits et de la Liberté Naturels" est, selon Veblen (1914, pp. 286-287), la transpo-
sition juridique du système de représentation du monde – fondé sur l'existence d'un "Ordre de Nature"
– qui était couramment admis par les scientifiques et les philosophes occidentaux, de la fin du Moyen
Age au milieu du XIXe siècle. Cette doctrine juridique repose notamment sur les thèses de John Locke
(1632-1704) relatives au droit de propriété.
10. Dopfer (1986) souligne l'importance de la notion de causalité circulaire et cumulative introduite
par Veblen, par opposition au concept mécanique de causalité linéaire de l'économie orthodoxe.
11. Cette idée est notamment relevée par Gislain & Steiner (1999, pp. 285-286) qui, s'appuyant sur la
même citation, affirment : "la façon dont Veblen utilise le concept d'institution met en lumière une idée
théorique importante concernant le fait que les institutions s'inscrivent dans la durée – le temps social
et historique de l'évolution des habitudes de pensée qui sont transmises et sans cesse renouvelées".





La propriété n'est donc pas un phénomène naturel, inhérent à la condition hu-
maine, telle qu'elle ressort de "l'histoire conjecturale" des économistes classiques et
marginalistes (Veblen 1898b, p. 33). Elle est une institution dont on peut suivre le
développement depuis ses origines jusqu'à nos jours. Enfin, la propriété ne relève
pas d'une simple norme juridique, mais, avant tout, d'un modèle mental socialement
partagé dont la prégnance tient largement à son antiquité.

1.2. L'être humain : entre instincts et institutions


Selon Veblen (1898a, p. 72), "l’action économique doit être l’objet de la
science si l’on veut faire de celle-ci une science évolutionniste". Cependant, non
seulement le marginalisme repose sur une définition archaïque de l'économie, mais
sa conception des comportements humains est, elle aussi, fondamentalement obso-
lète (Veblen 1898a, p. 73). Ces deux éléments de la critique veblenienne du margi-
nalisme sont d'ailleurs intimement liés, puisque, selon Veblen (1908a, p. 191), "les
postulats hédonistes […] sont de nature et de portée statiques et rien d'autre qu'une
théorie statique (une taxinomie) ne ressort de leur développement"12.
Dès lors, il convient d'élaborer une théorie alternative de la nature humaine qui
permette, d'une part, de soutenir le développement d'une théorie de l'évolution insti-
tutionnelle et qui intègre, d'autre part, les principaux apports des autres sciences
évolutionnistes intéressées à l'analyse du comportement humain. Or, selon "la psy-
chologie récente, renforcée par la recherche anthropologique moderne", l'homme
peut être décrit comme "une structure cohérente de propensions et d'habitudes qui
cherche à se réaliser et à se manifester dans le déploiement d'une activité" (Veblen
1898a, p. 74). Aussi, la conception que Veblen se fait de l'être humain repose-t-elle
sur deux types de déterminants comportementaux, les instincts13 et les institutions,
irréductibles à une théorie hédoniste de la nature humaine.



12. Argyrous & Sethi (1996, p. 478-482) estiment, là encore, que la critique de Veblen reste largement
valide vis-à-vis de l'économie standard contemporaine : "à la fois pour des raisons logiques et en ré-
ponse à l'observation expérimentale, la question des normes sociales a commencé à s'imposer dans
l'analyse économique. Il est justifié d'affirmer, cependant, que ces idées n'ont eu qu'une influence né-
gligeable sur la majeure partie de la théorie standard. L'agent hédoniste est encore au centre de la
plus grande partie de l'analyse [économique], laquelle viole, de ce fait, l'un des critères vebleniens de
la science évolutionniste".
13. Il est inutile, pour ce qui nous concerne ici, d'entrer dans les subtilités de la théorie veblenienne des
instincts. Nous retiendrons simplement que tout instinct a pour caractéristique première le fait de "sug-
gérer, plus ou moins impérativement, une fin objective de l’effort" (Veblen 1914, p. 3). En outre, con-
trairement au tropisme, l'instinct n'induit pas des réponses comportementales mécaniques, mais des
actes conscients et "intelligents dans une certaine mesure" (Veblen 1914, p. 30). Enfin, le caractère
désuet de cette terminologie ne devrait pas être prétexte à reléguer trop rapidement la théorie veble-
nienne des instincts au rang des curiosités scientifiques obsolètes. Comme l'a souligné Raymond Aron
(1970, p. XXIII), le terme "instinct" pourrait très bien être remplacé par celui, plus moderne, de "pul-
sion" ; en effet, "définir l'homme par ses instincts, c'est voir en lui un être d'action qui jouit du plaisir
et s'accomplit lui-même dans la mesure où il atteint les buts auxquels tendent spontanément ses pen-


9


Tout d'abord, la théorie veblenienne des comportements humains conçoit
l'individu comme un être fondamentalement social, mû par un instinct grégaire.
Bien que Veblen utilise le terme "parental bent" pour désigner cet instinct, celui-ci
déborde largement le cadre des rapports familiaux (Veblen 1914, p. 26). Il renvoie
plus précisément à ce que Veblen (1915a, p. 48n.) appelle "le sens de la solidarité
du groupe" qu'il définit comme "un obscur fait héréditaire de la nature humaine".
Veblen justifie l'existence de cet instinct de sympathie sociale par "la logique de la
survie sélective, puisque tout type racial dénué de cette propension, ou insuffisam-
ment pourvu de ce point de vue, doit immanquablement avoir disparu dans la com-
pétition biologique avec des types ayant intégré ce trait"14. Selon Veblen, en effet,
la capacité à se solidariser au sein d'un groupe fut la condition sine qua non de la
survie de l'individu, durant "l'ère sauvage" primitive de l'histoire humaine.
En outre, la nature foncièrement sociale de l'être humain se laisse à voir, de fa-
çon évidente, dans l'influence que les institutions exercent sur le comportement de
celui-ci.

"En substance, les institutions sont des habitudes mentales prédomi-
nantes, des façons très répandues de penser les rapports particuliers et les
fonctions particulières de l'individu et de la société" (Veblen 1899, p.
125).

Il s'ensuit que

"le comportement humain, qu'il soit économique ou autre, est soumis à
une séquence de cause à effet, par la force d'éléments tels que l'habitua-
tion et les exigences conventionnelles" (Veblen 1909, p. 239).

Cette conception de l'individu et de son rapport à la société témoigne d'une
"rupture complète avec les hypothèses atomistiques et individualistes de l'utilita-
risme" (Hodgson 1994, p. 63)15. Selon Veblen, les institutions sont des objets so-





chants héréditaires" – ce contre-argument à une critique aisée de l'anthropologie veblenienne est sou-
ligné par Maucourant (1994, p. 169). À cet égard, nous avons tenté de montrer (Brette 2003b) que cer-
tains aspects de la théorie veblenienne des instincts étaient conciliables avec l’analyse évolutionniste
contemporaine.
14. Il ne faut pas se méprendre sur la référence faite ici au concept de race. Comme l'ont bien montré
Boyles & Tilman (1993, p. 1204), si l'anthropologie veblenienne n'est pas exempte de considérations
"racialistes", elle ne verse jamais dans le "racisme".
15. L'analyse des comportements de "consommation ostentatoire" que Veblen (1899) développe dans
la Théorie de la classe de loisir constitue sans doute l'illustration la plus fameuse de cette rupture.
Dans une optique néo-veblenienne, Galbraith (1971) rendra encore plus manifeste la vacuité de la
théorie néoclassique du consommateur fondée sur les hypothèses de rationalité optimisatrice et de sta-
bilité des préférences, en soulignant la capacité de la grande entreprise moderne à conditionner la de-
mande.


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ciaux qui non seulement s'imposent à l'individu – par "la force du précédent" (Ve-
blen 1914, p. 45) – mais sont eux-mêmes constitutifs de ce qu'il est. Ainsi, "le maté-
riau humain" (Veblen 1898a) est indissociable des institutions qui le façonnent : il
est le dépositaire et le vecteur dans le temps de ce "précipité de l'habituation pas-
sée" (Veblen 1915a, p. 30). Cela ne signifie pas, néanmoins, que Veblen se soit en-
fermé dans un déterminisme culturaliste qui dénierait à l'individu toute forme de
comportements intentionnels et réfléchis (Samuels 1990b ; Hodgson 1998a ; 2000).
En réalité, comme le suggère Maucourant (1994, p. 14), les institutions sont autant
de "médiations" entre "le mouvement des parties et la reproduction du tout" et per-
mettent à ce titre de "dépasser l'antinomie holisme / individualisme"16.

Par ailleurs, l'homme est enclin à comprendre le monde qui l'entoure, que cette
propension se suffise à elle-même ou qu'elle soit, au contraire, de nature instrumen-
tale. Ces deux mobiles, respectivement l'instinct de curiosité désintéressée ("idle cu-
riosity") et l'instinct du travail bien fait ("instinct of workmanship"), sont à l'origine
de deux catégories distinctes de connaissance. Le premier a donné naissance à tous
les systèmes de représentation du monde que l'homme a élaborés dans l'histoire, de-
puis les légendes primitives jusqu'à la science moderne. Le second est à l'œuvre
dans la production de toute connaissance visant à améliorer l’adaptation matérielle
de l’homme à son milieu, c'est-à-dire dans la production de toute connaissance
technologique17. En effet,

"l’instinct du travail bien fait […] oriente l’intérêt vers les expédients pra-
tiques, les méthodes, les mécanismes et les dispositifs de l’efficacité éco-
nomique, de l’habileté, du travail créatif et de la maîtrise technologique
des phénomènes. […] Il montre le meilleur de lui-même à la fois dans
l’efficacité technologique de l’artisan pris individuellement et dans la
croissance de la perspicacité et des compétences technologiques de la
communauté dans son ensemble" (Veblen 1914, pp. 33-34).

Enfin, l'homme est aussi travaillé par des instincts de rivalité ou instincts pré-
dateurs ("predatory instincts"), que Veblen (1899, pp. 176-177) interprète comme
l'expression d'une dégénérescence de l'instinct du travail bien fait, apparue à la fin
de "l'ère sauvage" des sociétés humaines. Selon Veblen, en effet, le développement
historique de toute société se caractérise par le passage d'une phase primitive paci-
fique, dominée par les instincts de sympathie sociale et du travail bien fait, à une



16. Sur ce point, on pourra également se reporter à l’argumentation de Hodgson (2002).
17. La distinction analytique que Veblen opère entre la connaissance scientifique et la connaissance
technologique n'exclut bien évidemment pas que les résultats de la science trouvent à s'employer uti-
lement dans le domaine technologique. Toutefois, "la raison pour laquelle les théories scientifiques
peuvent être mobilisées à des fins pratiques n'est pas que ces fins sont inclues dans le champ de la re-
cherche scientifique. Ces buts utiles se situent hors de l'intérêt du scientifique" (Veblen 1906, pp. 16-
17).

11

phase dite "barbare". Cette transition est marquée par l'apparition concomitante de
la "prédation" et de "l'institution" de "la propriété" (Veblen 1914, p. 160).

"Les sentiments égoïstes d’arrogance et d’avilissement, […] et les propensions
instinctives dont ces sentiments sont la manifestation émotionnelle" ont trouvé à
s'exprimer de diverses façons dans l'histoire (Veblen 1914, p. 181) : à travers
l'agression physique, la guerre et l'esclavagisme – dont les premières victimes furent
les femmes (Veblen 1899, pp. 17-18) –, à travers le sens de l'honneur, le patriotisme
et le sport, mais aussi à travers "la consommation ostentatoire", la "course à l'es-
time, à la comparaison provocante"18 (Veblen 1899) et l'accumulation pécuniaire
qui sous-tend la logique des affaires. De façon générale, la caractéristique commune
à tous les instincts de rivalité est de pousser l'homme à agir en un sens contraire au
bien-être de l'humanité dans son ensemble. Plus précisément, ces instincts sont au-
tant de propensions à satisfaire un intérêt personnel qui se trouve, à des degrés di-
vers, en contradiction avec "l'utilité impersonnelle" de la communauté des hommes,
c'est-à-dire "l'utilité au point de vue du génériquement humain" (Veblen 1899, p.
66). Cette dernière notion renvoie directement au concept de "bien commun" que
Veblen utilise fréquemment sans lui donner de définition précise, mais que l'on peut
interpréter comme la capacité des hommes à utiliser au mieux leurs ressources en
vue de produire le plus grand nombre de biens "directement utile[s] à l'élévation de
la vie humaine en général", c'est-à-dire procurant "un net avantage en confort ou en
plénitude de vie" (Veblen 1899, p. 67).

Les instincts de rivalité sont à l'origine d'une troisième forme de connaissance,
que Veblen (1906) désigne par le terme de "connaissance pragmatique". Il s'agit, à
l'instar de la connaissance technologique, d'un type de connaissance instrumentale.
Néanmoins, celle-là est au service de "l'avantage préférentiel de l'agent" et non de
l'efficacité technologique de la société (Veblen 1906, p. 13n.)19.

2. Le processus d'accumulation des connaissances technologiques


Le dispositif conceptuel sur lequel repose la théorie de la nature humaine éla-
borée par Veblen, détermine la façon dont celui-ci caractérise les connaissances
technologiques et analyse les conditions de leur accumulation. L'homme étant, par
nature, un être social, l'instrument de son adaptation matérielle au milieu de vie –



18. Veblen (1899, p. 25) définit "une comparaison provocante [invidious comparison]" comme "un
procédé de cotation des personnes sous le rapport de la valeur" et notamment sous le rapport de la va-
leur pécuniaire, la "comparaison provocante" relevant dans ce cas de "la rivalité pécuniaire".
19. Nous avons exposé ailleurs (Brette 2003b) l'analyse veblenienne des interactions entre les connais-
sances technologiques, scientifiques et pragmatiques. En outre, on notera que Veblen confère une si-
gnification très spéciale au vocable "pragmatisme". En particulier, les critiques, plus ou moins
explicites, qu'il adresse aux tenants d'une conception "pragmatique" de la connaissance – notamment
dans Veblen (1918) – ne valent pas rejet du courant philosophique "pragmatiste" – cf. infra 2.1.


12


les connaissances technologiques dont il dispose – doit lui aussi revêtir cet attribut
(2.1.). Par ailleurs, le comportement de l'être humain étant intimement façonné par
des facteurs instinctifs et institutionnels, ceux-ci doivent immanquablement condi-
tionner le progrès technique de toute société (2.2.).

2.1. Les connaissances technologiques ou "les actifs intangibles de la communauté"


"Partout où l'on rencontre une communauté humaine, comme par exemple
chez n'importe quel peuple de culture primitive, on la trouve en posses-
sion d'un certain savoir technique – savoir utile et nécessaire pour se pro-
curer de quoi vivre […]. Elle possède toujours aussi, associée à ce savoir
technique, une connaissance pratique des propriétés physiques des maté-
riaux dont les hommes font usage pour se procurer leurs moyens de sub-
sistance, dépassant ce que tout individu a appris ou peut apprendre, par
sa seule expérience" (Veblen 1908c, p. 108).

Selon Veblen, toute société humaine, quel que soit son niveau de développe-
ment, dispose d'un stock de connaissances technologiques, plus ou moins étendu,
qui indique à l'homme comment utiliser son environnement naturel pour satisfaire
ses besoins matériels. Cette conception instrumentale de la connaissance, comme
moyen d'adaptation de l'homme à son milieu, n'est pas étrangère à la pensée des
fondateurs de la philosophie pragmatiste : Charles Sanders Peirce, William James et
surtout John Dewey20. En effet, le pragmatisme naît, entre les années 1870 et 1930,
d'un rejet de la dichotomie cartésienne entre le corps et l'esprit (Mirowski 1987) au
profit d'une conception de la connaissance centrée sur l'expérience (Renault 1992).
Il s'agit de reconnaître, d'une part que la connaissance résulte de l'expérience au
monde, et d'autre part que cette connaissance est de nature instrumentale en ce
qu'elle est elle-même tournée vers l'action. Or, selon Veblen, la connaissance tech-
nologique est une "connaissance qui s'en tient aux faits" (Veblen 1908b, p. 49), une
"connaissance empirique" (Veblen 1914, p. 57) qui découle de "l'expérience quoti-
dienne", c'est-à-dire des "relations matérielles immédiates des hommes aux réalités
brutes" (Veblen 1908b, p. 46). En outre, "envisagée comme une connaissances des
choses, elle est insipide et dépourvue d’attrait ; elle ne fait pas véritablement appel
à la curiosité des hommes, n’étant guère intéressante en elle-même, mais seulement
pour son utilisation" (Veblen 1914, p. 60, nous soulignons).




20. Veblen a suivi en 1881 – à la même époque que Dewey – le cours de "logique élémentaire" que
Peirce dispensait à l'Université Johns Hopkins de Baltimore. Par ailleurs, Veblen connaissait les idées
de James et notamment ses Principes de Psychologie (1890) auxquels il se référait explicitement dans
ses écrits. Quant à Dewey, il fut le collègue de Veblen à l'Université de Chicago entre 1894 et 1904 et
à la New School for Social Research à partir de 1919. Les rapports que Veblen entretint avec Dewey
relevèrent d'ailleurs plus de la "fertilisation croisée" que de l'influence univoque (Renault 1992, p.
196, note n°2).


13

Il serait erroné, cependant, de rabattre toute la théorie veblenienne de la con-
naissance sur la philosophie pragmatiste de façon générale, et sur l'instrumentalisme
de Dewey en particulier. D'une part, Veblen a bénéficié d'influences intellectuelles
multiples. À cet égard, il convient d'insister sur le caractère structuré qu'il reconnaît
à la connaissance technologique. Veblen (1908b, p. 41) souligne que le champ de
cette connaissance tend à se constituer en un système de "généralisations issues de
l'expérience", prenant par là même un caractère "théorique" et standardisé. Bien
qu'en relation directe avec le monde sensible, la connaissance technologique est
donc irréductible à une donnée immédiate de l'esprit humain ; celui-ci tend à en
faire un ensemble structuré et cohérent. L'influence de la philosophie kantienne,
dont Veblen avait une connaissance approfondie (Daugert 1950, p. 5), semble ici
indéniable21. En effet, dans le premier article qu'il a publié et qui était consacré à la
Critique de la faculté de juger, Veblen (1884) développe, en s'appuyant sur Kant,
l'idée selon laquelle l'homme ne peut se satisfaire des faits bruts de l'expérience et
qu'il a besoin de systématiser la connaissance qu'il tire de celle-ci22 – c'est là la fonc-
tion du "jugement réfléchissant", que Veblen (1884, pp. 177-178) identifie au "rai-
sonnement inductif". D'autre part, si l'analyse veblenienne des connaissances
technologiques s'apparente aux conceptions instrumentalistes de Dewey, les deux
auteurs divergent singulièrement dans leur approche de la science (Ross 1991, p.
213). En effet, en considérant la science comme le produit d'une "curiosité désinté-
ressée, […] au sens où une connaissance des choses est recherchée en dehors de
toute utilisation ultérieure de la connaissance ainsi acquise", Veblen (1918, p. 4)
introduit une distinction fondamentale entre la connaissance technologique et la
connaissance scientifique qui n'a pas d'équivalent dans la pensée de Dewey. Cette
distinction mérite d'autant plus d'être soulignée qu'elle sera totalement rejetée par
Ayres (1944 ; 1961), un "disciple" de Veblen qui fut sans conteste l'un des écono-
mistes institutionnalistes de l'après-guerre les plus influents. Or, en désignant "la
science comme l'aspect ‘savoir’ de la technologie, et la technologie comme l'aspect
‘faire’ de la science"23, Ayres (1961, p. 257) opère, selon nous, une première sim-
plification importante de la pensée veblenienne permettant de l’interpréter dans les
termes d’une dichotomie entre la technologie et les institutions.

Dans la perspective veblenienne, la connaissance technologique ne saurait être
appréhendée d’un point de vue strictement individuel. Au contraire, Veblen insiste
sur sa dimension collective (sociale) – cf. notamment Veblen (1908a, pp. 185-186 ;
1908c ; 1914, pp. 103-110). En effet, l'accumulation des connaissances technolo-



21. Dans sa thèse doctorale de philosophie, intitulée Ethical Grounds of a Doctrine of Retribution,
Veblen a vraisemblablement étudié – il n'en reste aucun exemplaire connu – la pensée d’Herbert Spen-
cer et celle d’Emmanuel Kant (Dorfman 1934, p. 46).
22. Cette remarque ne vise nullement à suggérer, par opposition, que la philosophie pragmatiste relè-
verait d'un empirisme naïf. La pensée de Peirce, en particulier, ne saurait être interprétée en ce sens
(Mirowski 1987).
23. Nous ajoutons les guillemets dans la citation.


14


giques doit toujours être considérée comme le produit de la société dans son en-
semble, et non d'un individu en particulier. De façon générale, c'est la société en
tant que telle qui assure la conservation, l'accroissement et la transmission intergé-
nérationnelle des connaissances technologiques. "Cette connaissance et cette com-
pétence des techniques de vie", Veblen (1908c, p. 108) les définit donc "comme
l'équipement immatériel, ou, par liberté de langage, comme les actifs intangibles de
la communauté"24. Car "c'est, pourrait-on dire, le groupe dans son ensemble en tant
que personnalité collective qui le détient, dans toute son étendue, comme un fonds
commun" (Veblen 1908c, p. 109).

Cette définition de la connaissance technologique comme fait social repose sur
l'idée selon laquelle il n'est d'innovation technologique que marginale (Veblen
1914, pp. 103-104). Veblen considère, en effet, que toute innovation prend appui
sur le patrimoine de connaissances dont la société est le garant et qu'elle transmet de
générations en générations. Tout innovateur est donc redevable à la société des con-
naissances technologiques qu'elle lui a transmises et qui lui ont précisément permis
d'innover :

"Les initiatives et les entreprises technologiques des individus, telles
qu'elles apparaissent par exemple dans les inventions et les découvertes
de techniques et de méthodes nouvelles et meilleures, continuent et éten-
dent la sagesse accumulée dans le passé. L'initiative individuelle ne peut
réussir hors du terrain que lui offre le fonds commun, et ses résultats n'ont
d'effets que s'ils représentent un accroissement de ce fonds commun. Les
inventions et les découvertes ainsi faites incarnent toujours une telle part
de ce qui est déjà donné que la contribution créatrice de l'inventeur est
négligeable en comparaison" (Veblen 1908c, p. 111)25.

Une telle conception du processus d'accumulation des connaissances technolo-
giques porte la marque de l'anthropologie veblenienne : l'espèce humaine s'accom-
plissant dans la société, la collectivisation des connaissances technologiques est la
condition sine qua non du développement des arts industriels. Elle détermine, par là
même, l'essor des fondements matériels de l'existence au sein de la société. En effet,



24. Cette citation appelle une mise en garde terminologique, dans la mesure où les "actifs intangibles
de la communauté" doivent être clairement distingués des "actifs intangibles de l'entreprise d'affaires
[business enterprise]" – cf. infra 3.1.
25. Ayres (1944, pp. 105-124) poussera cette idée à son paroxysme – au point, pensons-nous, de la dé-
naturer – en affirmant que toute invention naît d'une combinaison d'appareils, d'outils et de matériaux
déjà existants. Il en déduit une "loi de progrès" selon laquelle, en l'absence de contraintes institution-
nelles, le nombre d'inventions devrait croître de façon exponentielle. Abstraction faite des contre-
tendances institutionnelles, le progrès technique apparaît alors comme un mouvement "inévitable",
dans lequel les inventions surgissent "presque ‘d'elle[s]-même[s]’, souvent de façon complètement
anonyme".


15

le stock de connaissances technologiques, socialement détenu, conditionne étroite-
ment les capacités de production de la société.

"La capacité productive possible ou potentielle de toute communauté
donnée, disposant en outre d’une quantité donnée de force de travail et de
ressources matérielles, est affaire de l’état des arts industriels, la con-
naissance technologique, dont la communauté fait usage ; celle-ci fixe la
limite en déterminant la production ‘maximale’ que la communauté est
capable d’assurer" (Veblen 1919b, p. 55).

Par conséquent, le développement économique de toute société s'identifie à la
capacité qu'elle a d'accroître "ce fonds commun d'équipement technologique intan-
gible" : "l'histoire de son développement et de son usage est celle du développement
de la civilisation matérielle" (Veblen 1908c, p. 111).

2.2. Les déterminants du progrès technique

Compte tenu des exigences propres à son projet scientifique, Veblen se doit de
livrer une analyse endogène du progrès technique (Brette 2003a). Veblen était d'ail-
leurs prompt à critiquer les économistes qui considéraient l’état des arts industriels,
et donc le progrès technique, comme une variable exogène. Ainsi, il souligne – pour
le regretter – que,

"dans les formulations théoriques des économistes, l’équipement immaté-
riel de compétence technologique appartenant à la communauté est pris
comme donné, tel un état de l’environnement conditionnant la vie écono-
mique de la communauté – à savoir l’état des arts industriels ainsi que les
aptitudes et l’efficacité courantes au travail" (Veblen 1914, p. 205).

Cette démarche conduit, selon Veblen (1898a, p. 71), à exclure de l'analyse la
question centrale de l'économie, c'est-à-dire "la séquence de changements dans les
méthodes relatives aux façons de faire les choses – les méthodes de traitement des
moyens matériels de la vie". L'élaboration d'une économie évolutionniste, telle que
Veblen la définit, ne saurait donc s'accommoder de tels fondements. Or, quiconque
s'emploie à théoriser "le processus de la vie économique", dans une perspective
scientifique moderne, doit admettre que "les propriétés physiques des matériaux ac-
cessibles à l'homme sont des constantes : c'est l'agent humain qui change". En
d'autres termes, "les changements qui prennent place dans les dispositifs méca-
niques sont une expression des changements dans le facteur humain".

Dès lors, il convient, selon Veblen, d'établir un lien entre l'évolution institu-
tionnelle des sociétés humaines et le processus d'accumulation des connaissances
technologiques à l'œuvre dans celles-ci. En effet, le progrès technique doit être con-


16


sidéré, pour l'essentiel, comme le produit de l'instinct du travail bien fait, dans un
contexte institutionnel plus ou moins favorable à son expression :

"Étant donné l'environnement matériel, la cadence et la nature des gains
technologiques réalisés dans toute communauté dépendront de l'initiative
et de l'application de ses membres, pour autant que la croissance des ins-
titutions n'ait pas détourné sérieusement le génie de la race de son pen-
chant naturel" (Veblen 1914, p. 110).

Ainsi, malgré l'animisme débridé des peuplades vivant à cette époque, "l'ère
sauvage" primitive offrit – jusqu'au milieu du néolithique pour l'Europe occiden-
tale – un environnement institutionnel pacifique et favorable à l'accumulation des
connaissances technologiques, notamment dans le domaine de l'agriculture et de
l'élevage. Inversement, l'institutionnalisation de la propriété privée26 et la valorisa-
tion concomitante des instincts de rivalité provoquèrent un ralentissement considé-
rable du progrès technique. En effet, ces deux évènements majeurs précipitent les
sociétés humaines dans une phase culturelle caractérisée par le fait que "les
membres du groupe adoptent l'attitude prédatrice (c'est-à-dire rapace) comme atti-
tude spirituelle permanente et orthodoxe" (Veblen 1899, p. 15). Or, en plaçant la
violence des rapports humains au pinacle des valeurs de la société, les institutions
"barbares" dévalorisent de façon symétrique le travail productif. Les activités
d'industrie étant jugées déshonorantes, elles sont confiées aux femmes, de sorte que
"les hommes, dispensés de ces tâches vulgaires, se réservent pour la guerre, la
chasse, les sports et la pratique religieuse" (Veblen 1899, p. 5). Il est évident qu'un
tel système institutionnel ne pouvait qu'entraîner une profonde inhibition de l'ins-
tinct du travail bien fait, dont devait dériver une stagnation, voire une régression,
des arts industriels. Dès lors, il faut attendre la quasi pacification des institutions
barbares et l'entrée dans "une phase commerciale de la même culture pécuniaire",
pour voir s'accomplir "une lente reprise des progrès dans l'efficience technolo-
gique" (Veblen 1914, pp. 180-181).

En fondant son analyse de l'accumulation des connaissances technologiques
sur le doublet conceptuel instinct – institution, Veblen parvient donc à élaborer une
théorie endogène du progrès technique.

Par ailleurs, Veblen a conscience de l'importance que peuvent revêtir les phé-
nomènes de transfert technologique dans le processus de développement écono-



26. Veblen (1898b ; 1914, pp. 138-186) propose différentes explications possibles quant aux origines
de la propriété. Toutes reposent sur l'idée selon laquelle l'appropriation des biens et des hommes à des
fins privées doit être précédée par l'apparition d'un surplus économique au-delà des besoins matériels
fondamentaux de la communauté, bien que cette condition nécessaire ne soit pas suffisante. Pour de
plus amples développements, on pourra notamment se reporter à l’interprétation que donne Diggins
(1999, pp. 59-66) des analyses veblenienne et marxienne de cette question.


17

mique des sociétés. A cet égard, il s'intéresse tout particulièrement à la situation des
États impériaux que sont l'Allemagne et le Japon du début du XXe siècle, lesquels
ont réussi, avec grand succès, à importer la technologie des pays industrialisés et en
premier lieu celle de la Grande-Bretagne (Veblen 1915a ; 1915b). Dans les deux
cas, l'État dynastique est parvenu à s'approprier une technologie moderne tout en
préservant les institutions d'un autre temps qui caractérisent chacun de ces deux
pays. Veblen souligne à cette occasion "l'avantage qu'il y a à emprunter les arts
technologiques plutôt qu'à les développer par une croissance domestique". En effet,

"dans le passage d'une communauté à une autre, les éléments technolo-
giques ainsi empruntés ne véhiculent pas les autres éléments culturels pé-
riphériques qui sont nés dans leur sillage, au cours de leur développement
et de leur utilisation" (Veblen 1915a, pp. 86-87)27.

De plus, en s'appropriant une technologie étrangère, le pays emprunteur
échappe au processus d'obsolescence prématurée qui peut caractériser le dévelop-
pement technologique. Veblen (1915a, pp. 128-133) montre, en effet, que le progrès
technique est soumis à un phénomène de "dépendance du sentier" (Arrow 2000, p.
175) qui peut conduire le pays innovateur à développer des infrastructures qui s'avè-
reront ex post techniquement "sous-efficientes". Le pays emprunteur, quant à lui,
n'est pas confronté à ce type d'irréversibilité dans la mesure où il attend que la tech-
nologie soit arrivée à maturité pour s'engager dans la construction d'infrastructures
coûteuses (Veblen 1915a, p. 194).

Enfin – et sans doute plus fondamentalement pour notre sujet – Veblen sou-
ligne qu'une "greffe technologique" ne peut prendre que si elle mobilise l'ensemble
de la société dans laquelle elle a lieu :

"Lorsqu'un individu ou une partie d'une communauté, ayant ce qu'on ap-
pelle un faible niveau de développement économique, est séparé de sa
communauté, éduqué et formé aux principes d'une technologie plus com-
plexe et plus efficace, et qu'on le renvoie ensuite dans sa communauté na-
tale, cet individu, ou cette fraction, s'avère incapable de s'opposer aux
prédispositions technologiques de l'ensemble de la communauté, ou même
incapable d'y créer une divergence de quelque effet. Une telle expérience
peut avoir de légères conséquences technologiques, peut-être provisoires
et peu à peu effectives, mais seulement par la diffusion et l'assimilation à



27. Veblen est d'autant plus lucide quant aux périls susceptibles de naître d'une telle situation, que ces
lignes ont été publiées après que les hostilités de 1914 ont été ouvertes. Il affirme, en particulier, que
non seulement la communauté internationale mais le peuple allemand lui-même ont fort à redouter
d'un État dynastique, tel que l'Allemagne impériale, ayant à sa disposition une technologie moderne au
service "d'une politique d'agression belliqueuse" et "d'un système de surveillance bureaucratique et
d'interférence constante dans la vie privée des sujets" (Veblen 1915a, p. 80).


18


travers la communauté tout entière, et non à un quelconque degré par une
efficience exceptionnelle de l'individu ou du groupe qui a été soumis à
cette formation exceptionnelle" (Veblen 1908c, pp. 109-110).

3. La répartition du produit des connaissances technologiques


Selon Veblen, le contexte institutionnel ne définit pas uniquement les condi-
tions historiques de l'accumulation des connaissances technologiques, mais aussi
celles du partage de leur usufruit. A cet égard, la distribution des droits de propriété
au sein de la société est d'autant plus déterminante qu'elle opère dans un système
productif mécanisé et intégré (3.1.). En outre, les conséquences socio-économiques
désastreuses qui dérivent, selon Veblen, de la propriété privée de l'équipement in-
dustriel à "l'ère des machines" le conduisent à élaborer un projet révolutionnaire
fondé sur l'instauration d'un "soviet de techniciens" (3.2.).

3.1. Les modalités institutionnelles de la répartition : l'importance des droits de
propriété


En situant l'origine même du phénomène de production dans le "‘stock joint de
connaissance technologique de la communauté’" (Veblen 1919b, p. 56), Veblen
s'attaque à la théorie marginaliste de la répartition. En effet, dans la mesure où la
production mobilise la société dans son ensemble, en ce qu'elle est le dépositaire
des connaissances technologiques indispensables à toute activité productive, il est
illusoire de chercher à établir la contribution de chaque input à la valeur totale du
bien produit (McCormick 2002, p. 268). La production étant par nature une activité
sociale, la richesse produite est elle-même sociale – il s'agit du "bien commun" – et
devrait donner lieu à une répartition socialement égalitaire28. Or, de par les postulats
qui sont les siens – notamment la rationalité hédoniste, la concurrence parfaite et le
"droit naturel" de la propriété privée – la théorie marginaliste méconnaît la réalité
sociale de la production et de la richesse29. Dès lors, son approche de la répartition
est elle-même fondamentalement biaisée par les préconceptions surannées sur les-
quelles elle repose.

Selon Veblen (1908a, p. 201), la théorie marginaliste de la répartition n'est
qu'une "loi de la distribution ‘naturelle’ [qui] affirme que tout agent productif re-
çoit ‘naturellement’ ce qu'il produit". Cette loi, qui plonge ses racines dans la philo-



28. Tilman (1996, p. 210) partage cette idée et fait référence à un texte non publié de Phillip O'Hara
dans lequel celui-ci montre que "ce principe de richesse sociale collective est le point focal de la cri-
tique veblenienne de la théorie de la productivité marginale des facteurs de production et joue un rôle
clé dans le développement de son opinion concernant les ‘rentes’".
29. Comme le soulignent Clark & Kavanagh (1998, p. 148), "dans l'économie néoclassique, il n'y a
pas de bien commun, car il n'y a pas de société. La théorie économique néoclassique considère néces-
sairement que la société est une fiction mentale, que seuls les individus ont quelque existence réelle".


19

sophie des "Droits Naturels" – cf. supra 1.1. – est fondée sur la doctrine selon la-
quelle "tout ce que les hommes acquièrent, sans force ni fraude, dans des condi-
tions concurrentielles est leur dû équitable, ni plus ni moins, en supposant que le
système concurrentiel, et l'institution de la propriété qui lui est sous-jacente, est
équitable et ‘naturel’" (Veblen 1908a, p. 207). Les conclusions de la théorie margi-
naliste de la répartition n'ont donc que la valeur des postulats métaphysiques sur
lesquels elle repose. Or,

"les prémisses de M. Clark30, et avec elles le but de sa recherche, sont
celles admises par l'école anglaise classique (y compris la branche de Je-
vons et des autrichiens). Cette école économique se situe sur le terrain
pré-évolutionniste de la normalité et de la ‘loi naturelle’ que le vaste
corps de science théorique occupait au début du dix-neuvième siècle"
(Veblen 1908a, pp. 190-191).

De plus, Veblen condamne le glissement normatif opéré par les marginalistes
dans leur analyse de la répartition. En effet, "le fait d'affirmer que les salaires payés
pour le travail sont à la hauteur de ce que celui-ci produit ne répond à aucune
question pertinente d'équité" (Veblen 1908a, p. 203). En définitive, le théorème
d'équivalence de l'économie marginaliste n'est, selon lui, qu'un "postulat dogma-
tique", indémontrable et tautologique31 (Veblen 1901, pp. 281-284).

Par ailleurs, la théorie marginaliste de la "distribution pécuniaire" (Veblen
1909, p. 231) s'appuierait sur une conception erronée du capital, laquelle renferme-
rait de graves contradictions. Plus précisément, Veblen s'attaque à l'idée selon la-
quelle le capital, en tant que "fait pécuniaire", serait "substantiellement identique"
aux "biens capitaux", c'est-à-dire à "l'équipement industriel" (Veblen 1908a, pp.
194-201). Selon Veblen (1908d, p. 131), le capital n'est, par sa fonction, qu'un phé-
nomène pécuniaire puisque "l'investissement est une opération pécuniaire [qui] vise
un gain pécuniaire – gain en terme de valeur et de propriété". De ce point de vue,
le capital n'est rien d'autre que "la richesse investie". Toutefois, envisagé selon sa
nature, le capital ne saurait être considéré comme une catégorie homogène. En effet,
il convient de distinguer clairement les "actifs tangibles" des "actifs intangibles" de
l'entreprise d'affaires32. Les premiers désignent "les biens capitaux pécuniairement



30. Veblen se réfère plus précisément ici aux ouvrages de John Bates Clark, intitulés The Distribution
of Wealth (1899) et Essentials of Economic Theory (1907).
31. Colacchio & Soci (2003, pp. 78-79) ont récemment rappelé que, dès son origine, la fonction de
production agrégée utilisée par les économistes standard était liée, de façon quasi indiscernable, au
problème de la répartition du revenu. Ainsi, "l'analyse néoclassique des processus productifs et celle
de la distribution du revenu devinrent inextricablement entremêlées, dans une sorte de ‘cercle vicieux’
qui devait souvent empêcher de savoir […] si c'était la nature de la fonction qui était déterminée par
la règle de la distribution, ou l'inverse".
32. Cette distinction entre la propriété tangible et la propriété intangible a d'ailleurs été avalisée, dès
1890, par la Cours suprême des États-Unis (Guéry 2001, p. 25).


20


utiles, considérés comme une possession précieuse procurant un revenu à leur pro-
priétaire". Autrement dit, il s'agit "d'éléments matériels de richesse", c'est-à-dire de
moyens de production – au sens physique du terme – évalués non du point de vue
de leur valeur technologique ou industrielle, mais pécuniaire ou commerciale (Ve-
blen 1908d, pp. 131-132). Les seconds renvoient, quant à eux, à "des éléments im-
matériels de richesse" dont la "valeur capitalisable […] a en général peu de
rapport, sinon aucun, avec leur utilité industrielle comme facteur de production"
(Veblen 1908d, p. 132). Cette seconde catégorie d'actifs englobe toutes sortes d'ar-
tefacts, souvent coutumiers ou juridiques, permettant à son détenteur de jouir "d'un
avantage de vente préférentiel" (Veblen 1908d, p. 141) : la réputation, les secrets de
fabrication, les brevets, les concessions, les marques et autres droits de monopole.
L'ensemble de ces "avantages différentiels" est souvent désigné par le terme de
"good will"33 que Veblen (1918, p. 99) définit comme "un ensemble d'illusions ac-
cumulées et négociables [marketable]". "Ces valeurs intangibles" sont "le produit
du sens commercial [salesmanship], non du travail appliqué [workmanship] ; elles
sont utiles au vendeur, non à l'acheteur". A la différence des actifs tangibles, les ac-
tifs intangibles n'ont donc strictement aucune "utilité pour la communauté en géné-
ral" : "ils n'ont, dans l'ensemble, aucune utilité ou valeur agrégées" (Veblen 1918,
p. 99). Au contraire, ils constituent un gaspillage de ressources qui ampute le "bien
commun" : c'est le cas notamment de la publicité, utilisée par les firmes comme un
moyen d'acquérir de la réputation (Veblen 1908d, p. 145 ; 1921, p. 67)34. De plus,
en créant des rentes de monopole, les actifs intangibles sont un instrument d'accapa-
rement de la richesse produite grâce aux connaissances technologiques de la socié-
té. A cet égard, Veblen remet en cause le bien-fondé du système des brevets. En
effet, la dette qu'a l'innovateur envers la société devrait suffire à réprouver la réten-
tion de connaissances technologiques à fin de profits privés. L'apport marginal de
l'innovateur au stock de connaissances socialement détenu ne saurait donner lieu à
des situations de rentes au détriment de la collectivité tout entière. Enfin,

"le brevet doit être considéré directement et immédiatement comme un
préjudice à l'ensemble de la communauté puisqu'il a pour objet de l'empê-
cher d'utiliser l'innovation brevetée, quels qu'en soient les effets béné-
fiques ultérieurs ou la justification morale" (Veblen 1908d, p. 142n.).

Selon Veblen, les modalités de la répartition sont historiquement circonscrites
et doivent être mises en relation avec l'évolution, à la fois technologique et institu-



33. Il s'agit précisément du vocable usité en comptabilité pour qualifier les actifs incorporels d'une en-
treprise.
34. L'analyse veblenienne de la publicité n'est pas étrangère à ses premiers travaux sur la "classe de
loisir" (Veblen 1899). Veblen (1923, p. 309) considère, en effet, que la "propagande" publicitaire est
particulièrement efficace pour vendre des biens de consommation ostentatoire. La publicité s'apparente
alors à une "production de consommateurs" dont "la matière première [serait] la crédulité humaine, et
l'output des idées fixes lucratives" (Veblen 1923, pp. 305-310).


21

tionnelle, des sociétés humaines. A cet égard, l'institutionnalisation de la propriété
privée, liée à l'apparition d'un surplus, a des conséquences de premier ordre. En ef-
fet, elle marque le passage d'une situation dans laquelle l'homme est exclusivement
confronté à un problème de rareté naturelle – c'est le cas de "l'ère sauvage" – à une
situation dans laquelle il doit principalement faire face à des raretés artificiellement
créées. Durant toute la phase primitive des sociétés humaines, "les moyens de sub-
sistance sont habituellement consommés en commun par le groupe, et la manière
selon laquelle de tels biens sont consommés est fixée selon un système élaboré de
coutumes" (Veblen 1898b, p. 45). Compte tenu du faible niveau de développement
des arts industriels propre à cette époque, la consommation collective de la richesse
produite est une condition de survie pour la communauté. La rareté est alors l'ex-
pression des difficultés technologiques de la société à tirer parti de son environne-
ment naturel. Dès l'apparition d'un surplus économique, la rareté n'est plus, prima
facie, naturelle mais devient institutionnelle. Autrement dit, ce sont les règles
mêmes d'organisation sociale, et au premier chef la propriété privée, qui créent des
raretés artificielles au bénéfice "d'intérêts établis [vested interests]"35.


Ainsi,

"il devient possible, pour l'individu qui dispose de la force, d'accaparer
ou de monopoliser l'usufruit du savoir technique ordinaire en s'emparant
de tel matériau nécessaire dans la mesure où il se trouve être relativement
rare et indispensable à la production des moyens de subsistance dans la
situation en cours des arts industriels" (Veblen 1908c, p. 114).

Dès lors, Veblen voit dans l'appropriation du travail – à travers l'esclavage puis
le servage –, du capital foncier et, plus récemment, du capital industriel autant de
moyens "pour accaparer l'efficacité technologique courante de la communauté"
(Veblen 1908c, p. 115). De plus, la mécanisation et l'intégration croissantes des
processus productifs, engendrées par la révolution industrielle, donnent naissance à
une situation singulière. En effet, le passage d'une organisation productive indivi-
dualiste à un système de production à grande échelle accroît considérablement la
capacité des propriétaires "d'actifs tangibles" à s'approprier l'usufruit des "actifs in-



35. "Veblen opère un déplacement : contre ceux qui naturalisent la rareté, il préfère en étudier l'insti-
tution sociale, c'est-à-dire comment les dispositions mentales communes aux individus gèrent et orga-
nisent délibérément la finitude objective des choses" (Maucourant 1994, p. 181). De même, Clark
(2002, pp. 418-419) affirme que Veblen met l'accent sur le processus de "création sociale de la rareté"
dans une économie capitaliste moderne, par opposition à la thèse néoclassique selon laquelle la rareté
serait un phénomène naturel. La critique de la conception néoclassique de la rareté constitue, plus gé-
néralement, un élément récurrent de la pensée institutionnaliste (Ayres 1944, pp. 83-85 ; 1961, pp.
229-246 ; Miller 1998, p. 34 ; Peach 2003, p. 128).


22


tangibles de la communauté". Cela est d'autant plus vrai que le système juridique en
vigueur, hérité de "l'ère artisanale", n'a pas suivi l'évolution des arts industriels :

"Les principes établis de la loi, de l'usage et de la politique publique [per-
sistent à considérer que] toute richesse matérielle est, à juste titre, vouée à
être détenue en propriété privée et [que] son utilisation doit être unique-
ment soumise à l'entière discrétion du propriétaire légalement désigné"
(Veblen 1919b, p. 58).

Or le développement du machinisme se traduit, selon Veblen (1901), par une
division croissante des tâches entre les "emplois industriels" d'un côté, et les "em-
plois pécuniaires" de l'autre. Il s'ensuit que l'inadaptation des institutions juridiques
aux conditions technologiques modernes conduit à conférer un véritable "droit légal
de sabotage" aux individus ayant la charge de gérer le processus productif (Veblen
1923, p. 66). En effet, le contrôle de la production revient juridiquement aux
hommes d'affaires, en tant que propriétaires – ou mandataires des propriétaires36 –
des "actifs tangibles" et "intangibles" de l'entreprise d'affaires. Dès lors, le pro-
blème souligné par Veblen est l'existence d'une divergence d'intérêt entre les
hommes d'affaires et la société considérée dans son ensemble. Selon Veblen, l'ob-
jectif visé par les hommes d'affaires est toujours d'ordre pécuniaire, à savoir la réali-
sation du plus grand profit net possible. Or la satisfaction de cet objectif passe par
"un refus délibéré d'efficacité", un "sabotage", c'est-à-dire un sous-emploi straté-
gique des facteurs de production, "indispensable au maintien d'un marché rentable"
(Veblen 1921, pp. 1, 5). En outre, le système industriel moderne a ceci de spéci-
fique qu'il "fonctionne comme une organisation intégrée de procès mécaniques
nombreux et variés, imbriqués les uns dans les autres, interdépendants, et s'équili-
brant mutuellement de sorte que le fonctionnement de chacune des parties est con-
ditionné par le bon fonctionnement de tout le reste" (Veblen 1921, p. 32). Il en
résulte que les perturbations du système productif, dont les hommes d'affaires sont à
l'origine, prennent un caractère cumulatif, susceptible d'amener "l'ensemble à un ef-
fondrement fatal" si l'intégration du système devait se poursuivre (Veblen 1921, p.
35).

3.2. "Mémorandum pour un soviet de techniciens"




36. Nous souscrivons à la thèse de Rutherford (1980) selon laquelle il est difficile de considérer que
l’analyse veblenienne des rapports entre managers et actionnaires préfigure les travaux de Berle &
Means (1932) et de Galbraith (1971). En effet, de façon générale, Veblen ne remet pas en cause l'idée
d'une convergence d’intérêt entre les managers et les actionnaires. Selon lui, la direction de l'entreprise
d'affaires est toujours entre les mains de "capitaines de finance", qu'ils agissent pour leur propre
compte ou celui de la "propriété absentéiste". La ligne de fracture sur laquelle insiste Veblen ne se si-
tue pas entre la propriété et le contrôle de l'entreprise capitaliste, mais entre la production de valeurs
d’usage et celle de valeurs pécuniaires.



23

Veblen tire de son analyse du système productif moderne la conclusion sui-
vante :

"Le système mécanique de l'industrie peut facilement être géré à volonté,
dans le détail et dans son ensemble, mais seulement à la condition (a) que
toute la connaissance technique utilisée soit accessible, sans contrainte et
sans réserve, à tous les techniciens concernés, et (b) qu'il n'y ait aucune
interférence pour des motifs autres que techniques" (Veblen 1923, p.
268).

Plus le système industriel tend à devenir "un édifice constitué de processus de
travail imbriqués" (Veblen 1923, p. 268), plus le contrôle de la production par les
hommes d'affaires est source de déstabilisation du système.

Veblen a tiré les conséquences politiques de ce constat dans un ouvrage au sta-
tut équivoque, paru en 1921 sous le titre The Engineers and the Price System37. Ce
texte, qui fut fortement critiqué, oscille sans cesse entre différents registres : l'ana-
lyse économique des institutions régissant le système industriel moderne (cf. par
exemple Veblen 1921, pp. 19-24), la prospective socio-économique (voir Veblen
1921, pp. 35-36) – bien qu'en la matière, Veblen s'entoure généralement d'une
grande prudence – et l'appel à la révolution des ingénieurs et des techniciens, assorti
d'une description détaillée des conditions de sa réussite (Veblen 1921, pp. 63-64).
L'ambiguïté propre à cet ouvrage est à ce point déconcertante que certains commen-
tateurs ont rejeté l'idée selon laquelle Veblen croyait sérieusement aux propositions
formulées dans celui-ci (Tilman 1996, pp. 175-177 ; Diggins 1999, p. 195). Selon
cette interprétation, The Engineers and the Price System ne serait que la démonstra-
tion ultime et magistrale de l'habileté de Veblen à utiliser la satire pour dénoncer "le
gaspillage, la futilité et le vieillissement du capitalisme d'entreprise [corporate capi-
talism] sous les conditions de la propriété absentéiste [absentee ownership]" (Til-
man 1996, p. 175). Il est bien évidemment difficile de trancher une telle question.
Knoedler & Mayhew (1999) ont néanmoins montré, de façon convaincante, que les
thèses développées par Veblen (1921) dans The Engineers and the Price System
étaient cohérentes avec ses travaux antérieurs, notamment "Industrial and Pecuniary
Employments"
(Veblen 1901) et The Theory of Business Enterprise (Veblen 1904).
Dans une perspective similaire, nous soutenons que son ouvrage de 1921 peut être
lu comme le prolongement conséquent que Veblen apporte à son analyse des con-
naissances technologiques. Enfin, il est d’autant plus justifié de prendre le texte de
Veblen au sérieux qu'il a pu avoir un certain retentissement aux États-Unis.




37. Cet ouvrage est la compilation d'une série d'articles publiés par Veblen dans le journal radical The
Dial, à l’époque où il en était l’un des rédacteurs en chef (Dorfman 1934, p. 438 ; Edgell 2001, pp. 27,
138).



24


Selon Veblen, il convient de confier la gestion du système industriel aux ingé-
nieurs et aux techniciens dans la mesure où c'est là que réside l'intérêt de la société
dans son ensemble. En effet, ceux-ci sont, par leur formation, les légataires des "ac-
tifs intangibles de la communauté". Par conséquent, c'est à eux que revient la res-
ponsabilité d'assurer le bien-être matériel de la société. En outre, les habitudes de
pensée des ingénieurs et des techniciens sont largement dépourvues de considéra-
tion pécuniaire. Au contraire, ce sont les processus mécaniques, au contact desquels
ils travaillent, qui ont façonné leur approche du monde. Leur critère de jugement est
"la capacité à produire […] des marchandises" et non "la capacité à produire des
profits" (Veblen 1921, p. 66). Aussi, Veblen n'hésite pas à affirmer que,

"si les experts de la production avaient les mains raisonnablement libres,
ils augmenteraient facilement aujourd'hui le rendement ordinaire de
l'industrie de 300% à 1200%, selon les estimations" (Veblen 1921, p. 43).

Dès lors, Veblen (1921, p. 87) suggère l'instauration d'un "soviet de techni-
ciens", dont la mission serait d'assurer, de façon centralisée, "une répartition cor-
recte des ressources et corollairement […] un plein emploi raisonnablement
équilibré de l'équipement et de la main-d'œuvre". Un tel "‘bouleversement révolu-
tionnaire’ de l'ordre établi" suppose, en outre, une "abolition de la propriété sans
fonction", c'est-à-dire l'abolition de "la propriété d'un article utile, par toute per-
sonne singulière ou ensemble de personnes, qui ne sont pas habituellement em-
ployées à son usage industriel" (Veblen 1921, pp. 95-96). Le but visé par cette
révolution est "qu'on cessera bientôt d'utiliser les articles industriellement utiles à
fin de possession, c'est-à-dire en vue du profit privé" (Veblen 1921, p. 97). De telles
institutions sont cohérentes avec la conception que se fait Veblen des connaissances
technologiques – ce qui n'implique pas, par ailleurs, qu'elles soient la seule réponse
possible à la nature sociale des connaissances technologiques. La proposition de
Veblen en faveur d'un "soviet de techniciens" vise ainsi à répondre au défi que cons-
tituent l'organisation et l'accroissement de la production dans "l'ère de la machine".
Toutefois, Veblen a pleinement conscience des facteurs d'inertie qui s'opposent, de
façon générale, à tout changement révolutionnaire. En particulier, le fait que la pro-
priété constitue une habitude de pensée profondément invétérée dans le corps social
explique qu'il soit si difficile aux hommes de se défaire de ce schème institutionnel,
y compris à ceux qui en sont les premières victimes. Ainsi,

"l'homme d'affaires qui gagne beaucoup à peu de frais, qui obtient
quelque chose pour rien, est considéré par lui-même, aussi bien que par
l'estime de ses voisins, comme un bienfaiteur public indispensable au
bien-être de la communauté et comme contribuant au bien commun en
proportion directe de la quantité qu'il a été capable d'amputer au produit
agrégé" (Veblen 1914, p. 350).

25

Ce constat éclaire indubitablement l'intérêt que Veblen porte aux questions
éducatives et la virulence de ses critiques à l'égard du système universitaire améri-
cain dont il considère qu'il est profondément perverti par le contrôle que les
hommes d'affaires exerce sur lui (Veblen 1918).

L'administration centralisée des ressources, comme réponse à l'accaparement
des "actifs intangibles de la communauté" par des intérêts privés, n’est pas sans
soulever d'importants problèmes. La question de l'incitation à la production de nou-
velles connaissances technologiques, et donc celle de l'incitation à l'innovation, est
notamment posée. Néanmoins, cette difficulté peut être levée par l'anthropologie
veblenienne. En effet, le projet institutionnel de Veblen vise précisément à promou-
voir un contexte stimulant, non les instincts prédateurs et cupides, mais l'instinct du
travail bien fait. Dès lors, pour peu que l'on admette la théorie veblenienne des
comportements humains, la mise en place "d'institutions industrielles [workmanship
institutions]" (Edgell 2001, p. 137) constitue en elle-même une incitation à l'émula-
tion dans le travail et au progrès technique38.

En réalité, la critique la plus destructrice qui a été formulée à l'encontre du "so-
viet de techniciens" prôné par Veblen est celle de l'élitisme technocratique vers le-
quel tendrait, volontairement ou non, l'économiste américain39. L'une des premières
formulations de cette critique est le fait du philosophe allemand Theodor Adorno
(1941). Celui-ci souligne que la technocratie que Veblen appelle de ses vœux "tend
à perpétuer une hiérarchie de ‘statut’ précisément semblable à celle qu'il espère
voir disparaître à travers la matérialisation de son ordre technologique" (Adorno
1941, p. 10). En considérant les ingénieurs et les techniciens comme une élite à la-
quelle il convient de donner le pouvoir, Veblen défendrait lui aussi une organisation
sociale fondée sur la soumission. De ce point de vue, la sujétion du peuple à la
technologie et au pouvoir des ingénieurs se substituerait à la domination des
hommes d'affaires40. En effet, les ingénieurs et les techniciens peuvent eux aussi se



38. Cette idée appelle un commentaire quant à la lecture ayresienne de Veblen. En effet, Ayres (1961,
p. 30) retient principalement de Veblen l’idée selon laquelle la technologie serait le facteur dynamique
du développement socio-économique et les institutions sa composante inerte et conservatrice. Or, la
conception veblenienne des institutions n’est pas celle-ci. Veblen reconnaît pleinement l'existence
d'institutions "industrielles" encourageant le progrès technique et la croissance de la production – Ve-
blen (1899, pp. 136-137) est particulièrement clair sur ce point. Ayres (1944 ; 1961) rejette cette idée
et considère que les institutions peuvent, au mieux, être suffisamment "flexibles" pour ne pas entraver
le développement des techniques. Cette divergence de vue, entre autres, conduit Hodgson (1998b) à
relativiser grandement l'influence de la pensée veblenienne sur Ayres.
39. Edgell (2001, p. 142-147) notamment critique "la version la plus dure de l'allégation maintes fois
formulée selon laquelle Veblen se serait fait l'avocat d'une technocratie élitiste", celle avancée par
Bell en 1963 dans l'introduction à une réédition de The Engineers and the Price System (New York :
Harcourt, Brace and World). Ce texte est vraisemblablement similaire, sinon identique, à Bell (1963).
40. "Indifférente aux aspects qualitatifs de la vie, aux dimensions de la liberté humaine et même aux
valeurs du loisir et de la poursuite du bonheur, la technologie, en mettant uniquement l’accent sur


26


comporter en "dictateurs". "Comme toute servilité" note Adorno (1941, p. 10), "leur
asservissement à la technologie renferme une domination potentielle et les prépare
à prendre les choses en mains". Il est, selon nous, difficile d'imaginer que Veblen
puisse entretenir une quelconque fascination pour un régime politique oppressif :

"La répugnance de Veblen pour le militarisme, l'intérêt personnel et
l'autoritarisme est clairement apparente, non seulement dans The Engi-
neers and the Price System
, mais à travers tout le reste de son œuvre"
(Edgell 2001, p. 144).

Cependant, il n'en est pas moins vrai que sa proposition de "soviet des techni-
ciens" renferme en elle-même la possibilité d'une dérive totalitaire dont il a sans
doute mal mesuré la portée41.

Enfin, on ne saurait négliger "l'influence de Veblen sur la pensée américaine",
qui selon Pirou (1946, p. 87) a été "considérable" du point de vue "des doctrines
sociales"42. En particulier, Pirou (1946, pp. 89-106) s'attache à montrer l'importance
qu'ont eu les idées vebleniennes dans le mouvement technocratique. Ainsi, ce qui
allait devenir la Technocratie, en 1931, sous l'impulsion de Howard Scott – un per-
sonnage "controversé" (Diggins 1999, p. 210) que Stabile (1986, pp. 425-433) qua-
lifie de "technocrate fallacieux" et de "charlatan" – trouve son origine première
dans un groupe de jeunes techniciens fondé en 1921 sous l'appellation de l'Alliance
Technique.

"Veblen en était le chef reconnu, en même temps que le seul économiste de
profession qui en fît partie" (Pirou 1946, p. 89).

Lors de la parution de The Engineers and the Price System, la grave dépression
que traversent les États-Unis donne du poids aux thèses défendues par Veblen et





l’efficacité et la productivité, devient un instrument de contrôle plutôt que de libération" (Diggins
1999, pp. 203-204).
41. Adorno (1941, pp. 15-16) formule une seconde critique, beaucoup moins justifiée pensons-nous,
selon laquelle Veblen souhaiterait, via son projet technocratique, restaurer un ordre primitif idéal.
Outre le fait que cette lecture caricature la conception veblenienne de "l'ère sauvage", elle fait fi de
son analyse évolutionniste, c'est-à-dire cumulative et non téléologique, du développement socio-
économique. D'une part, rien ne permet d'affirmer que Veblen se représente les débuts de l'humanité à
la manière de "l'idéal rousseauiste de l'homme primitif". Non seulement Veblen ne cherche pas à mas-
quer les faiblesses du "bon sauvage" – notamment ses travers animistes qui ont grandement retardé le
développement des "arts mécaniques" –, mais il s'emploie toujours à fonder son analyse sur des tra-
vaux archéologiques et anthropologiques (Veblen 1914, pp. 38-102). D'autre part, le "soviet de techni-
ciens" prôné par Veblen constitue une réponse institutionnelle spécifique à un état des arts industriels
historiquement situé. Il semble donc difficile de l'interpréter comme une "réversion" vers une sorte
d'"âge d'or de l'humanité".
42. Diggins (1999, pp. 208-224) évalue, à partir d’une recherche bien documentée, "l’héritage de Ve-
blen dans la pensée et l'action sociale américaines".



27

l'Alliance Technique. Cependant, le retournement de conjoncture de 1922 et la
phase de prospérité qui s'ensuit aboutissent à la disparition du mouvement. Ce n'est
qu'après la crise de 1929, et donc après la disparition de Veblen, que le groupe se
reconstitue et donne naissance à la Technocratie, laquelle suscite un réel engoue-
ment dans la presse et certains milieux politiques plus ou moins proches de Roose-
velt.

"Veblen se retrouva alors au centre des conversations, son éditeur fit de
nouveau la promotion de The Engineers and the Price System qui devint,
durant une brève période, un best-seller" (Diggins 1999, p. 210).

Selon Pirou (1946, p. 93), en effet, "la technocratie, c'est la doctrine de Veblen
adaptée par Howard Scott à la crise contemporaine". Alors que Veblen déplorait le
manque de cohésion des techniciens et leur myopie quant au rôle décisif qu'ils pour-
raient jouer pour faire évoluer les institutions,

"H. Scott se propose de grouper autour de sa personne la classe des ingé-
nieurs, de lui donner conscience d'elle-même. Alors la classe des ingé-
nieurs pourra proposer son alliance à la classe ouvrière, l'organiser et en
prendre la direction" (Pirou 1946, p. 96).

Cependant, après l'intérêt qu'il avait réussi à susciter à ses débuts, le mouve-
ment technocratique fut largement oublié, dépassé par le New Deal de Roosevelt
qui n'en retint directement que quelques mesures annexes43.

Conclusion

Que Veblen ait réellement cru ou non en sa proposition de "soviet des techni-
ciens", elle souffre de limites importantes. Cependant, l'intérêt de la pensée veble-
nienne sur le thème de la connaissance technologique se situe moins dans les
solutions qu'elle préconise que dans les questions qu'elle soulève. Or celles-ci con-
servent leur actualité.




43. Bien que Roosevelt lui-même se soit dit influencé par l’œuvre de Veblen (Guéry 2001, p. 10), il
serait exagéré d'affirmer que celle-ci a eu un ascendant direct sur le New Deal (Tilman 1996, pp. 199-
222). En effet, c’est la mise à bas des fondements du capitalisme moderne et non sa réforme que pré-
conise Veblen. Néanmoins, les thèses vebleniennes ont pu contribuer à promouvoir "un régime de pla-
nification centralisée" dans lequel "l'État serait impliqué directement dans les décisions de fixation
des prix, de production et d'investissement du capital" (Barber 1994, p. 570). Cette conception de l'or-
ganisation des activités économiques eut une certaine audience durant la première phase du New Deal,
comme en témoignent l'"Agricultural Adjustment Act" et le "National Industrial Recovery Act". Ce-
pendant, après que la Cours suprême eut déclaré ces deux programmes inconstitutionnels, le contrôle
direct de l'allocation des ressources par l'État fut largement abandonné au profit d'un interventionnisme
plus mesuré dans ses moyens d'action (Barber 1994).



28


Veblen est l'un des premiers économistes à avoir clairement montré que la pro-
duction de richesses est avant tout affaire de connaissances. Selon lui, l'origine de la
production ne doit être cherchée ni dans la terre, ni dans les biens de production, ni
même dans la force de travail en tant que telle, mais dans les connaissances techno-
logiques qui permettent de mobiliser ces facteurs dans le processus productif et leur
confèrent, par là même, le statut d'intrant.

En outre, en définissant les connaissances technologiques comme un fonds
commun de la société, laquelle en assure la conservation, l'accroissement et la
transmission dans le temps, Veblen a sans doute mis en exergue l'une des caractéris-
tiques fondamentales du développement économique des sociétés. Si cette idée a été
finalement admise par les économistes orthodoxes, notamment à travers la théorie
de la croissance endogène, ceux-ci sont loin d'avoir intégré dans leur corpus théo-
rique tous les apports de Veblen quant à la problématique des connaissances tech-
nologiques.

Cela tient au fait que Veblen développe cette problématique dans un cadre de
pensée qui se distingue radicalement du paradigme standard. En effet, l'approche
veblenienne s'appuie sur une redéfinition de l'objet et de la méthode de la science
économique et sur une représentation des comportements humains irréductible au
modèle de la rationalité optimisatrice. Dès lors, l'analyse veblenienne des connais-
sances technologiques exclut la possibilité même d'une approche méthodologique
strictement individualiste de la question. A cet égard, Arrow (1994, p. 253) lui-
même reconnaissait récemment que "les limites de la méthodologie individualiste
apparaissent très nettement quand on considère le rôle de l'information, même si
[…] le point de vue individualiste ne doit pas être complètement négligé".

Selon Veblen, le processus d'accumulation des connaissances technologiques
ne peut être étudié sans référence aux caractéristiques institutionnelles de la société
dans laquelle il s'inscrit. En effet, c'est bien le système institutionnel en vigueur qui
définit les conditions historiques de l'accumulation des connaissances, de leur valo-
risation et du partage des richesses produites grâce à elles. Or, dans la perspective
veblenienne, les institutions sont constitutives d’un être humain socialement défini
et ne sauraient donc être réduites à un simple paramètre d’un programme de maxi-
misation. Aussi, Veblen se refuse-t-il à ne voir dans la propriété privée qu’une inci-
tation à l’innovation. Il s’agit, selon lui, d’un fait culturel intériorisé par les
individus dont les conséquences économiques sont relatives à un système productif
historiquement, socialement et techniquement déterminé.

En définitive, si l’on peut regretter que l’économie standard n’ait pas intégré
plus d’idées vebleniennes dans son analyse des connaissances technologiques
(McCormick 2002), on peut douter qu’elle y parvienne sans modifier radicalement
les fondements mêmes de son système de pensée.


29



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