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Pierre Rosanvallon – La société des égaux, Le Seuil, 2011 (note rédigée par B. Drevon) Imprimer

L’ouvrage de Pierre Rosanvallon se compose de cinq parties et porte sur les caractéristiques et l’incidence de la montée des inégalités dans les sociétés démocratiques contemporaines ainsi que sur les solutions à apporter à ce problème majeur.

Pour une critique du livre de P. Rosanvallon : V. Taquin, voir Journal du Mauss -"L'égalité des singularités, ou l'achèvement de l'État-providence, A propos de "La société des égaux", de Pierre Rosanvallon, 19 janvier 2012.


L’ouvrage part du constat selon lequel l’aspiration croissante des peuples à l’élargissement des libertés et au contrôle des gouvernants va de pair avec la croissance des inégalités. « La citoyenneté politique progresse en même temps que régresse la citoyenneté sociale.» Ce « déchirement de la démocratie » est porteur de menaces pour le régime démocratique lui-même. Dans une perspective tocquevillienne, il pointe cette contradiction propre à notre modernité : l’on n’a jamais autant parlé et mesuré les inégalités en croissance rapide et l’on n’a jamais aussi peu agi pour les réduire. Il existerait donc une contradiction entre la « démocratie-régime » (au sens politique) et la « démocratie-société » (au sens de Tocqueville définie comme l’égalité sociologique des conditions).
Cette tendance à la hausse des inégalités est d’autant plus inquiétante qu’elle marque une rupture par rapport aux évolutions antérieures tant sur le plan des faits que sur celui des idées. Les révolutions américaine et française n’avaient en effet pas séparé la démocratie comme régime de souveraineté du peuple et la démocratie comme forme de société d’égaux.
Nous verrions émerger un consentement à l’inégalité qu’il qualifie de paradoxe de Bossuet selon lequel « les contemporains déplorent en général ce qu’ils consentent en particulier ». Ainsi, par exemple, la majorité de la population condamne les injustices du système éducatif tout en organisant des stratégies d’évitement des obligations de la carte scolaire. Ceci serait lié à la transformation de la nature des inégalités, beaucoup plus intra-catégorielles qu’auparavant (inégalités qui résultent de la dispersion des situations internes à un groupe donné). Elles paraissent ainsi résulter de données individuelles plus que de déterminismes sociaux. Ceci expliquerait la plus grande tolérance vis-à-vis du phénomène, les inégalités s’expliquant pour le sens commun par des différences de mérite individuel.
La crise de l’égalité serait multiforme. Elle aurait une dimension intellectuelle (elle affecterait les représentations du juste et de l’injuste). Elle serait aussi crise morale ou anthropologique, au-delà de ses aspects économiques et sociaux. Le refus de l’impôt, les doutes sur la redistribution seraient aussi des symptômes de cette crise qui affecterait également le politique par « effet d’impuissance ». Politique aussi car ce sentiment trouble conduit à détruire l’idée de démocratie, à la recherche de boucs émissaires, et à la crise des partis de gauche. La connaissance sans cesse plus précise des inégalités ne conduirait pas à les corriger. La crise devrait donc être appréhendée comme un fait social total. Elle ferait vaciller les bases de l’ordre social et politique comme l’attestent les mécanismes de sécession, de séparatisme et de ghettoïsation, que Pierre Rosanvallon se propose d’appeler dénationalisation des démocraties.
Pour l’auteur, il est donc urgent de refonder cette idée d’égalité et d’entreprendre cette refondation dans une double perspective, historique et théorique. L’étude historique révèle qu’une première crise de l’égalité, correspondant à la première mondialisation des années 1880-1890 s’était déjà traduite par le développement du nationalisme et du protectionnisme, en même temps que de sentiments xénophobes. C’est à ces entreprises perverses que la mise en œuvre des États « sociaux-redistributeurs » avait répondu. Mais tout se passe comme si nous revenions aux pathologies qui avaient marqué la première crise de l’égalité. Il conviendrait de repenser l’idée d’égalité, les remèdes proposés au XIX° siècle où la société était comprise comme un corps s’avérant en effet inopérants à l’âge de l’individu.

La réflexion s’organise en cinq parties. Elle repart de l’esprit d’égalité tel qu’il s’était forgé dans les révolutions américaine et française. Elle était alors comprise comme une relation, comme une façon de faire société, comme une qualité démocratique. Elle s’organisait alors autour de trois figures : la similarité, l’indépendance et la citoyenneté. Le projet de « l’égalité-relation » s’était décliné sous les espèces d’un monde de semblables (similarité) d’une société d’individus autonomes (indépendance) et d’une communauté de citoyens (citoyenneté).


Formulées dans un monde précapitaliste, ces représentations avaient été mises à mal par la Révolution industrielle. La deuxième partie de l’ouvrage analyse les pathologies de l’égalité suscitées par le développement capitaliste et les formes de réaction qu’elles suscitent : communisme utopique, national-protectionnisme, racisme.
La troisième partie montre comment ces pathologies ont engendré les remèdes qui s’avèrent aujourd’hui inopérants et en crise : impôts progressifs, protection sociale sur un mode assuranciel, le tout aboutissant à la « désindividualisation du monde » entre la fin du XIX° siècle et l’après guerre mondiale.
La quatrième partie fait le point sur la crise de cette représentation de l’égalisation des conditions au sein d’une société de marché, caractérisée par une « concurrence généralisée » où le thème de l’égalité des chances s’est substitué à la quête de l’égalité des conditions. Sous sa version radicale, celle de Ronald Dworkin (années 1980) elle conduit à une méritocratie encadrée, où l’idée d’égalité ne peut faire socialement sens que si elle intègre l’attention à la responsabilité individuelle. Elle implique de neutraliser tout ce qui relève du hasard dans la vie des individus. Mais pour notre auteur, cette définition est pratiquement insoutenable, car débouchant sur une intervention tendanciellement illimitée. Elle conduit aussi à absolutiser et abstractiser l’individu : il faut en effet désocialiser les individus pour pouvoir les égaliser dans cette perspective, les arracher à leur famille (éducation et héritage). Mais la conséquence paradoxale de ce monde gouverné par ce principe serait un univers social inflexiblement hiérarchique pour  « avoir des chances égales de devenir inégal ».

Dans la dernière partie, il propose une première ébauche de la nouvelle société des égaux qui reposerait selon lui sur trois principes nouveaux : la singularité se substituant à la similarité, la réciprocité à l’indépendance et de communalité se substituant à la citoyenneté, principes nécessaires à la restauration d’une société d’égaux. La singularité renvoie à la reconnaissance des différences : il s’agit d’être égaux dans les différences (dire cela c’est prendre le contre-pied des visions nationalistes et xénophobes pour lesquelles il faudrait constituer une société homogène pour être égaux). La réciprocité permet de donner une contrepartie à l’engagement des acteurs dans la vie sociale et de satisfaire les  idéaux de justice (ce que soulignent les sentiments contemporains vis-à-vis des riches supposés ne pas supporter les mêmes charges que le commun des mortels et la méfiance vis-à-vis des bénéficiaires des minima sociaux, supposés vivre dans la paresse). Enfin, la communalité permettrait de reconstruire un monde commun, de « déghettoïser » la société française par une meilleure mixité sociale, un retour des services publics, une nouvelle politique de la ville.

Comme le soulignait Xavier de la Vega dans Sciences Humaines – numéro 232 – Décembre 2011 la trajectoire de Pierre Rosanvallon peut apparaître assez surprenante. Pierre Rosanvallon est en effet apparu dans les années 1990 comme l’un des symboles de la conversion des élites françaises au libéralisme. Secrétaire général de la Fondation Saint-Simon, codirigé par Alain Minc et François Furet, il était considéré comme l’un des gardiens d’un des think tanks de la « pensée unique », voulant concilier économie de marché et démocratie. Mais son activité à la tête de « La république des idées » au Seuil dans les années 2000 l’a sans doute conduit à rencontrer de jeunes chercheurs plus critiques (comme T. Piketty et E. Maurin), notamment sur la question des inégalités et des pistes pour les résorber.
Soulignons aussi que les analyses de Pierre Rosanvallon ouvrent bien des espaces de débat notamment dans les propositions qu’il formule pour réformer la protection sociale. Ne faut-il pas retrouver les bases idéologiques et matérielles de la citoyenneté plutôt que de prendre acte de sa disparition par exemple ? Au nom de la singularité, ne risque-t-on pas d’ouvrir la voie aux divers communautarismes ? La réciprocité ne peut-elle pas être compatible avec un workfare à l’américaine ? Autant de questions qui mériteraient d’être discutées semble-t-il.
Un ouvrage néanmoins très intéressant, surtout dans ses parties historiques et théoriques, d’un haut niveau et pleines de références à des auteurs et des faits majeurs.

Bernard Drevon, Lyon le 9 janvier 2012.