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Jérôme Maucourant: "Pulsions et institutions: l’apport de Thorstein Veblen" Imprimer

Résumé: L’article développe l’idée que l’intérêt des thèses de Veblen ne repose pas crucialement sur l’exactitude de ses thèses psychologiques. Il est plus pertinent de considérer le fondement du travail de Veblen comme un discours sur la nature humaine, une anthropologie, laquelle ne conçoit pas l’homme comme étant essentiellement rationnel. Une condition de possibilité d’une théorie des institutions et de l’évolution sociale est alors posée ; le trait marquant de cette théorie est de survivre à la crise du marxisme et d’être le prototype même du la critique de la société capitaliste.


Abstract The paper tries to show that the utility of Veblen ‘s writings does not depend on the relevance of his psychological theory. Rather, it seems more accurate to consider the basis of Veblen‘s work as a discourse on human nature, i. e. an anthgropology. In this view, man is not primarly rational ; therefore, a condition of an institutional and evolutionary theory exists. The main feature of this theory is to resist to crisis of marxism and to become even the very pattern of the criticism of capitalist society.

 

«L’habitude est une seconde nature » Ibn Khaldûn
(cité par Monteil [1967, p. XXX])

Dans la longue histoire des rapports entre économie et psychologie, l’œuvre de T. Veblen occupe une place particulière. Nulle autre que celle-ci ne s’est présentée comme volonté de bouleversement de l’économie politique par la mobilisation de fondements nouveaux ; or, si l’œuvre de Veblen a eu un impact profond sur la pensée économique américaine, ses soubassements psychologiques ont été très vite jugés discutables. Comme nous tenterons de le montrer, ce type d’objection n’a pas de réel intérêt. En fait, tendue par une visée anthropologique et reposant sur un jeu d’hypothèses d’ordre métapsychologique, la théorie de Veblen est aussi tableau évolutionniste de la dynamique socio-économique. Ceci est rendue possible par le fait que c’est plus l’habitude que la raison qui caractérise une nature humaine fondamentalement plastique dans ses agencements constitutifs; or, l’habitude, individuelle ou collective, peut connaître d’infinies variations et de multiples formes .
On comprend pourquoi, Veblen veuille alors, rendre compte de la réalité de la vie sociale qui est processus. Nous exposerons ce projet scientifique, critique de la « science économique » dans une seconde partie. Veblen en vient à souhaiter l'abolition du "système des prix" qui, subordonnant le progrès technique aux institutions existantes, fait que les "valeurs monétaires sont la réalité finale des choses" [Veblen, 1923, p. 183]. L'œuvre de Veblen s’inscrit donc assurément dans cette grande réaction philosophique, qui remonte au moins à Aristote, et qui dénonce un monde où le moyen d’accès aux choses devient la finalité. Selon nous, le propos de Veblen est structuré par une crainte qu’il est possible de lire comme peur de l’institutionnalisation de la pulsion de mort dans la société moderne. Le système de Veblen est ainsi une anthropologie, car cet auteur se livre à un réexamen de la nature de l'homme, de façon à asseoir la légitimité d'une critique des sciences sociales et des institutions sociales existantes.
Ainsi, nous présenterons, en premier lieu, les hypothèses que fait Veblen sur la nature humaine et les institutions, avant de montrer en quoi ces considérations permettent une critique de la science marginaliste .`

1. Eléments de l’anthropologie véblenienne

1. 1 Individus, pulsions et institutions
Sans chercher à disséquer ici les origines du propos vébléniens, sans chercher à mettre en évidence le jeu complexe des influences , constatons simplement, à la fin du 19ième siècle, s’élabore une reconsidération de l’homme comme être social à partir de la mise en exergue des « pulsions » ou de certains « instincts » comme instance essentielle du comportement humain. Nous nous référons ici bien sûr à la psychanalyse freudienne et à la conception de Veblen. A cet égard, il importe de remarquer le fait suivant : de la même façon que les progrès récents de la psychologie et des neurosciences n’abolissent pas l’intérêt de la psychanalyse, de telles avancées ne vident pas les concepts vébléniens de tout intérêt. Souvenons-nous que la psychanalyse s’érige sur un « modèle conceptuel plus ou moins distant de l’expérience » [Laplanche et Pontalis, 1967, pp. 238-239], une métapsychologie, laquelle repose sur un jeu d’hypothèses propre à l’univers psychique humain qui est inconcevable en dehors de la question du sens . Il n’est pas donc possible réfuter les apports de la psychanalyse sur des expériences qui fonctionneraient comme des façons de « tests » inspirés par diverses doctrines de la « réfutabilité » à la Popper. Nous faisons ici l’hypothèse que les concepts psychologiques de Veblen fonctionnent, de facto, plus à l’intérieur d’une forme de métapsychologie que dans le domaine d’un véritable psychologie. La comparaison avec l’œuvre de Freud est fondée à un niveau plus étroit encore : la « pulsion » freudienne, comme « l’instinct » de Veblen, est une excitation du corps faisant tendre l'individu vers un but.
S'inspirant des travaux de psychologie sociale menés à son époque, Veblen distingue deux structures du comportement humain : les tropismes et les instincts. Si les tropismes consistent en des "réponses automatiques de l'individu à des stimuli extérieurs" [Gruchy, 1947, p. 60], l'instinct, au contraire, implique "conscience et adaptation relativement à une fin visée" . Cette référence à une "théorie des instincts" peut paraître très curieuse aujourd'hui. Toutefois, au-delà du caractère très daté d'un tel vocabulaire, nous constatons avec Aron [1970, p. xxiii] qu'on peut parler de « pulsion » en lieu et place d'"instinct" dans la mesure où "(ils) ne constituent pas des unités irréductibles de la conduite humaine, ils se mêlent les uns aux autres, ils s'influencent réciproquement, ils se transforment avec le temps. Définir l'homme par ses instincts, c'est voir en lui un être d'action qui jouit du plaisir et s'accomplit lui-même dans la mesure où il atteint les buts auxquels tendent spontanément ses penchants héréditaires".
Plutôt qu'un être de raison, l'homme est dominé par un agencement de pulsions variables au cours du temps. Les nouveaux présupposés de Veblen s'opposent déjà à la vision "hédoniste", dont il croit voir en Bentham la figure emblématique, selon laquelle l'homme est ce lieu passif livré à une mécanique des plaisirs et des peines. En réalité, l'homme, selon Veblen, jouit de la peine pour autant que ses penchants instinctifs le lui enjoignent . C'est particulièrement vrai de l'« instinct artisan » (instinct of workmanship) qui est une sorte de « pulsion créatrice » : "l'homme est un agent (qui) se perçoit lui-même comme le centre d'un déplacement d'activité impulsive [...] en vertu de cet état, il est doué d'un goût de l'effort efficace et d'un dégoût du vain effort. Il sent le mérite de ce qui est bon service ou rendement, et le démérite de ce qui est vanité, gaspillage, incapacité. Cette attitude, ce penchant, peut être appelée l'instinct artisan" [Veblen, 1899a, p. 12 ].
Pour son analyse, Veblen est amené à mettre à jour trois autres « instincts » :
• the parental bent ou "pulsion sociale" : à l'origine, quand la réalité ultime de la société est le seul lignage, le penchant vers autrui est nécessairement parental. Mais, Veblen mobilise en réalité ce concept pour désigner le sentiment de sympathie où autrui et la société en viennent à déterminer son propre comportement, au-delà même de l'instinct de conservation. Dans son utopie socialiste, Veblen imaginera la coexistence harmonieuse des pulsions sociales et créatrices, par où le socialisme sera recommencement ;
• idle curiosity , la « curiosité désintéressée ». Cette force impulse le goût de la recherche dénuée de considération utilitaire. Le chercheur moderne symbolise particulièrement ce penchant dont Veblen [1918] estime qu'il est contaminé par l'institution pécuniaire
• la "pulsion prédatrice" : Veblen utilise les mots acquisitive ou predatory instinct, voire, dans la Théorie de la classe de loisir, d'"animus prédateur". Il précise même : "Et la tendance à rivaliser —à se comparer à autrui pour le rabaisser— est d'origine immémoriale : c'est un des traits les plus indélébiles de la nature humaine" [Veblen, 1899a, p. 70]. Il importe de souligner ici l’expression économique que le capitalisme - ou « système des prix » - donne à cette instinct . Si, originellement, la force de l’âge barbare était un moyen de transfert, c’est maintenant par le jeu combiné du droit de propriété capitaliste et de la monnaie, non pas moyen d’échange mais moyen de transfert de pouvoir, que s’exerce la redistribution de la richesse. Nous privilégions ici quelque peu l’étude de cet instinct, tant il est important du point de vue de ces deux racines idéologiques et juridique du capitalisme, le droit à la propriété des biens-capitaux et la concurrence.
En effet, à l’heure capitaliste, la valeur du capital dépend des pouvoirs de marchandages futurs. En conséquence, toutes les restrictions monopolistiques dues au brevet, contrôle des marchés, etc. sont capitalisées positivement en unité de compte. Alors que, selon Veblen [Maucourant, 1994, p. 284], dans les cultures primitives, l'équipement matériel accumulé n'a pas beaucoup d'importance relativement à l'ensemble des «connaissances pratiques des propriétés physiques des matériaux» [Veblen , 1908, p. 108-109], c'est-à-dire par rapport aux actifs intangibles (intangible assets). Autrement dit, si l'équipement matériel qui, dans le cadre de certaines institutions, peut être approprié aussi égalitairement que privativement, la question de l'appropriation des actifs intangibles, dont l'origine est hautement sociale, est d'une toute autre nature. Veblen [p. 113-114] observe ainsi le fait suivant: «à mesure que le volume, la portée et l'efficacité du fonds commun de connaissance augmentent, l'équipement matériel qui permet de les mettre en œuvre se développe et devient plus important par rapport aux capacités de l'individu.... la possession de l'équipement matériel nécessaire devient une question si lourde de conséquence qu'elle handicape gravement les individus qui en sont privés». Après la Révolution Industrielle, s'effondre donc le mythe des Lumières qui identifiait égalité des droits et égalité des chances [p. 122] ; l'enrichissement individuel prend alors la voie de la fraude, de la manipulation et de la corruption [Veblen, 1904, pp. 154-156]. La finalité même de l'institution de la propriété devient [Veblen, 1908, p. 115] : l'«accaparement de l'efficacité technologique courante de la communauté». Le paradoxe est absolu quand la capitalisation en unité monétaire de cette quête d'avantages différentiels devient le fondement même de la richesse sociale.
Veblen élabore ainsi une vision où les forces de la destruction, tournées ou non vers soi, s'opposent par principe aux forces de la vie ; thanatos s’oppose à eros dans la topique du psychisme et de la société. Ainsi n'est-il pas vrai de conclure, comme Riesman [1953, p. 74] le fit que la vision de long terme de Veblen était celle d'une "biologie de l'espoir" où les forces de la vie l'emporteraient finalement. Pour lui, l'émergence du socialisme n'est qu'une contingence historique. Les pulsions de l'homme sont telles que le cours normal de l'évolution est indéterminé.

Il convient d'étudier les modalités de l'agencement des pulsions, deuxième moment de l'anthropologie véblénienne. En effet, Veblen émet l’hypothèse que certains instincts sont soumis à un processus de "contaminations" par d'autres instincts et que, de plus, certains instincts peuvent être momentanément atrophiés. Pour ce qui est de « l’instinct artisan », que nous comprenons comme pulsion créatrice, il est clair qu’on a affaire ici à une véritable incarnation de l'« action rationnelle en finalité », au sens de Weber. Par nature, il est clair que cet instinct peut être dominé par les pulsions prédatrices qui mettront l'efficacité au service de l'émulation ou la "comparaison provocante » (individious comparison) [Veblen, 1899a, p. 13]. D'ailleurs, dans un contexte institutionnel différent, pensons au socialisme technocratique souhaité par Veblen, la pulsion sociale pourrait dominer la pulsion prédatrice.
La place de l'individu est donc importante chez Veblen, dans le sens où la réflexion scientifique ne peut éviter ce point de vue de l'individu qu'est la référence à l'activité comme complexe de pulsions. La compréhension objective du comportement est donc d'abord saisie de la signification subjective ; à cet égard, le projet véblénien ne serait pas étranger à cette idée weberienne [Khan, 1973, p. 194]. Ensuite vient le troisième et dernier moment de l'anthropologie véblénienne : la production du concept d'institution, qui est ainsi défini : "En substance, les institutions sont des habitudes mentales, prédominantes, des façons très répandues de penser les rapports particuliers et les fonctions particulières de l'individu et la société" [Veblen, 1898, p. 125] .
On le voit, le comportement humain ne résulte pas simplement des dispositions instinctives. La nature du milieu, biologique et social, est l'évolution perpétuelle [Anderson, 1933, p 602]. Or, la fixité relative des dispositions instinctives, souligne Veblen, ne permet pas la création de comportements immédiatement adéquats. Il [Veblen 1899a, p. 125] remarque à propos de l'inadéquation permanente de l'institution : "ce sont les produits du processus écoulé, adaptés aux conditions du passé ; aussi ne sont-elles jamais (nous soulignons) pleinement accordées aux exigences du présent [...] c'est le facteur d'inertie sociale, d'inertie psychologique, de conservatisme". Les habitudes collectives de faire et d’agir, ou institutions, sont par essence des rigidités ; elles sont en quelques sortes des médiations nécessaires entre l’homme comme nature et la vie sociale et biologique, lesquelles cristallisent une adaptation aux contraintes du milieu. Du point de vue de l'individu, elles expriment la contrainte sociale de reproduction ; du point de vue de l'exigence de reproduction sociale, elles expriment un état de la psychologie collective. La lutte pour la survie fait que l'institution contraint les pulsions, à un point tel, que, une ou plusieurs pulsions essentielles, en viennent à être atrophiées. Veblen [1919, p. 245] décrit alors la particularité de la société et de l'économie moderne : "La situation économique courante se résume à un système de prix. Dans l'ordre des choses de la civilisation moderne, les institutions économiques sont (en priorité) des institutions qui expriment le système de prix. La comptabilité à laquelle sont réduits tous les phénomènes économiques modernes est une comptabilité en termes de prix. Et dans les conventions habituelles, aucun cadre comptable reconnu, aucune autre estimation, en droit ni en fait, ne rend compte des faits de la vie moderne. A vrai dire, ce schéma mental et institutionnel a acquis une force si envahissante qu'il a été appliqué, souvent comme une évidence très naturelle, à des faits dont, ni les fondements ni la mesure, ne sont pécuniaires telles les oeuvres d'art, la recherche scientifique, l'éducation et la religion ».
Mais ces ensembles d'habitudes, les institutions, médiation du processus vital structure mentale, recèle une rigidité qui est problématique. Même si, étant donnée la nature de l'homme, les institutions sont nécessaires, elles constituent la source des tensions sociales qui sont l'objet de la science. Rappelons ici que l'institution, au sens de Veblen , n'est pas une convention sociale car ce mot peut renvoyer à une possible délibération consciente et rationnelle d'individus séparés, à l'opposé de la contrainte institutionnelle qui exprime conjointement l'exigence de la reproduction sociale et la force des pulsions.
Mais il y a plus. Les institutions ne sont pas sélectionnées comme le sont les individus ou les espèces ; c’est là une limite de la métaphore biologique soulignée implicitement par Veblen. En effet, les institutions modèlent le milieu institutionnel d’ensemble où s’opère la sélection même : pour Veblen [1899a, p. 124] :"Les institutions elles-mêmes ne sont pas les résultats d'un processus sélectif et adaptatif, qui façonnent les types prédominants d'attitude et d'aptitude spirituelle ; elles sont en même temps des méthodes particulières de vie et de relations humaines et, à ce titre, elles sont à leur tour de puissants facteurs de sélection (nous soulignons) ; elles aident le tempérament et les habitudes à se plier au milieu transformé, grâce à la formation d'institutions nouvelles".
Veblen arrive à une conclusion qui tranche avec l'optimisme marxien : si les institutions qui favorisent les pulsions prédatrices, pensons à « l’institution de la finance », viennent à modeler l’ensemble des institutions, le jeu de la sélection « naturelle » des institutions amplifiera cet effet pervers, car les types d’hommes et d’habitudes retenues doivent, dès lors, être congruents avec la norme nouvelle de comportement qui est agressive voire mortifère. La Première Guerre Mondiale était ainsi pressentie par Veblen [1914, p. 25] qui affirme que le “triomphe d'institutions imbéciles sur la vie et la culture” est fréquent dans l’histoire. C’est ainsi la conclusion pessimiste du projet de Veblen qui articule une vision fondée sur la nature humaine et un point de vue évolutionniste .

1. 2 Structures psychiques et analyse institutionnaliste
Nous prendrons l’exemple de l’analyse de la classe sociale pour montrer comment Veblen mène à bien sa métapsychologie de l’économie et de la société. Rien n'est plus étranger à Veblen, au moins dans ses premiers écrits, que l'idée selon laquelle la classe puisse être déterminée par une situation objective partagée par des individus dans le processus de production et soit, en même temps, déterminée par la conscience active d'avoir en commun des intérêts identiques. Pour Veblen, les lignes de fractures décisives dans la société, pour l'évolution sociale, sont avant tout affaire de psychologie sociale avec tous les mécanismes inconscients que ceci présuppose. Or, en ce qui concerne l'époque moderne, les variations du milieu sont caractérisées par des changements techniques, révolutionnaires par leur masse et leur nature, favorisant l'émergence d'un type d'individu où le sens du collectif et l'aptitude au jugement purement rationnel sont très développés .
Dans le même temps, subsiste un élément social caractéristique de la phase précédant la grande industrie, mais qui n'en a pas moins une forte prégnance institutionnelle : la pulsion prédatrice. Les économistes orthodoxes parlent plutôt, à ce propos, d'"activités acquisitives" qu'ils magnifient dans leurs discours sur les vertus de la concurrence qui n'est, pour Veblen, que gaspillage. Seule la nécessité d'attirer sur soi la "comparaison envieuse" pousse à la concurrence de façon à s'accaparer des richesses ; mais les pratiques concurrentielles sont destructrices pour le « processus mécanique » lui-même, car celui-ci ne résulte pas d'un processus "anthropomorphique". En effet, ce processus hautement impersonnel est caractérisé par une exigence de continuité et de cohérence toujours plus grande. En résumé, la "finance" s'oppose à l'"industrie", l'esprit prédateur des classes dominantes à l'éthique créatrice des classes dominées. La classe est donc une réalité institutionnelle, mentale en dernière analyse, transitoire en son essence.
L'opposition des classes sociales ne résulte donc pas de calculs réciproques d'intérêt mais plutôt de routines. De même, l'existence d'une solidarité de classe relève d'une même contrainte institutionnelle . Cependant, Veblen évoluera dans sa conception de la classe : il évoquera en 1923 la possibilité que les gaspillages croissants, conséquence de la domination de l'industrie par les affaires, provoquent une véritable conscience de classe qui ferait de la couche des ouvriers, techniciens et ingénieurs, le moteur de l'évolution. Mais, dans le même temps, il remarque que les syndicats sont de plus en plus contaminés par l'esprit prédateur des affaires dont la maxime est "to get something from nothing".

Les liens établis entre le psychisme et ses dérivés institutionnels ne doivent pas nous faire occulter le fait suivant : l'évolution des sociétés n'est pas l'évolution instantanée des individus. Pour Veblen, les changements dus à ces deux « agents duplicateurs » de l’évolution , à savoir les institutions et les individus, sont à comprendre dans leurs interactions mutuelles. Or, pour ce qui est de la dynamique institutionnelle, l'évolution est nécessairement contradiction entre les institutions du passé et celles qui correspondent aux mutations en cours qui sont des forces économiques : ce moment économiste de l'évolutionnisme de Veblen ne doit pas surprendre. Son vitalisme renvoie, au fond, à la production des utilités économiques. Le fait est que la "classe de loisir", qui s'approprie le surplus par les manipulations financières à des fins ostentatoires, n'a pas à subir autant que d'autres la contrainte économique dans sa dureté : "Toute partie ou classe de la société qui sait l'un de ses intérêts essentiels à l'abri de la contrainte mettra plus de temps à conformer ses opinions et son système de vie au nouvel ordre des choses ; elle retardera d'autant le processus de transformation (nous soulignons)" [Veblen, 1899a, pp. 127 ; voir aussi pages 131 et 135]. Ainsi donc, l'écart culturel est la raison du conflit de classe qui explique la forme de l'évolution institutionnelle [Gruchy, 1947, p. 78] dont ne peut rendre compte aucune téléologie.
En réalité, très tôt, Veblen a développé un point de vue évolutionniste lui permettant d’aborder des situations concrètes de la société américaine du moment. Ainsi, avec les difficultés dues à la Grande Dépression de la fin du XIXième siècle, la syndicalisation progresse depuis les années 1880 [Dockès, Rosier, 1983]. En dépit de la répression sanglante du syndicat non corporatiste qu'était the Knights of Labor, l'épisode (mai 1894) de la Coxey's Army témoigne d'une vitalité revendicative. De façon à combattre le chômage, il est proposé l'ouverture de travaux publics financés par pure création monétaire . D'où une marche organisée sur la capitale fédérale. Pour Veblen, ce mouvement, en dépit de cette "hallucination articulée" qu'était la revendication d'émettre de la fiat money , était le signe d'une évolution décisive de la société américaine par laquelle les vieilles routines périmées pourraient être éliminées. Veblen veut s'attacher aux forces économiques qui sont derrière ces revendications. Le point important est qu'on n'en appelle plus à soi-même, ni aux corps locaux, mais au gouvernement central lui-même [Veblen 1894, p.100]. Les attitudes nouvelles sont la conséquence du fait que, dans la conscience populaire [p. 101] : "la communauté entière est un simple organisme industriel, dont l'intégration avance jour après jour, sans égard pour les lignes et démarcations conventionnelles ou traditionnelles, qu'elles soient entre les frontières de classes ou les localités". L'évolutionnisme de Veblen peut ainsi, de prime abord, paraître marqué par un déterminisme économique, voire même technique. Toutefois, ce fait n'est pas aussi clair, comme le remarquait Aron [1970, p. XXVI]. Il suffit de rappeler les contretendances que sont la structuration de la psyché en pulsions, des attitudes en institutions. C'est bien ce que Veblen souligne dès ce texte de 1894, et plus encore après la Grande Guerre. En effet, nombre des dispositions mentales des participants de cette marche sont encore marquées par les stigmates d'une époque révolue où le paternalisme régnait en maître, comme en témoigne cette croyance indéfectible et régressive en l'Etat tout puissant [Veblen, 1894, p. 102]. Il en va de même du protectionnisme, autre attitude régressive stigmatisée par Veblen, mais revendiquée par les manifestants. Aussi, cet exemple illustre bien la méthode de Veblen qui nous fait comprendre comment des forces impulsées par la nouveauté en viennent à produire des attitudes hybrides, compromis entre le passé et le présent, au risque de précipiter l'évolution sociale vers des abîmes inquiétants.

2. L’institutionalisme de Veblen

2. 1. Le point de vue évolutionniste
Dans la mesure où l'économie est une science de l'homme, toute réflexion sur les conditions de sa scientificité impliquait ce détour par l'anthropologie évolutionniste dont le contenu empirique est fondamental. Discourir sur l'homme, selon Veblen, c'est donc nécessairement penser les variations de sa nature et l'unité de celle-ci. Mais finalement, le refus d'une science fondée sur un isolement de l'action rationnelle en finalité n'est que la conséquence d'un choix théorique selon lequel les institutions sont compréhensibles du point de vue des pulsions fondamentales de l’homme et contraignent les choix individuels
Veblen refuse ainsi la définition devenue classique de la science économique, selon laquelle celle-ci procède d'une étude a priori de la relation moyens/fin en contexte de rareté. Veblen opère un déplacement : contre ceux qui naturalisent la rareté, il préfère en étudier l'institution sociale, c'est-à-dire comment les dispositions mentales communes aux individus gèrent et organisent délibérément la finitude objective des choses. Pour Veblen en particulier, la logique essentiellement mimétique du désir permet de susciter la comparaison envieuse, cependant que la couche dominée vit cruellement dans ce manque essentiel qui est rareté . Autrement dit, l'institution crée la rareté et non le contraire. De plus, la scientificité moderne pour Veblen ne peut être que post-darwinienne.
Parce que l'essence du réel est mouvement, la compréhension science scientifique est mise en évidence d'un processus non téléologique. Il reconnaît le caractère « métaphysique » - mais essentiel - de ce présupposé post-darwinien [Veblen 1900, p. 241]. Or, Veblen juge que la science économique de son temps n'a pas rompu avec les habitudes savantes qui consistent à se référer aux conduites et états normaux, dans l’espoir vain de mieux les comprendre [Veblen, 1900, p. 255]. Ainsi, la "main invisible" via la mécanique des échanges, aboutirait à l'harmonie préétablie. Au total, la science actuelle [Veblen, 1900, p. 255] "traite d'un système équilibré non d'une prolifération », ce qui n’est plus scientifique. Veblen [1898, p. 382-283] en vient à critiquer ainsi les robinsonades et autres fables du troc, quand bien même elles émanent de Carl Menger [Maucourant, 1994, p. 178].

2. 2. La critique de la « science économique »
Le trait gênant des premiers raisonnements autrichiens, fondés ou non sur l’échange de noisettes, nous fait oublier, selon Veblen, que la propriété essentielle de l'économie moderne est l'illusion monétaire : dans un monde où, la monnaie étant à elle même sa propre fin, l’on ne peut que constater la difficile communication des agents économiques avec le réel. Les seuls états où les agents se guérissent de leur illusion sont ceux de la crise [Maucourant, p. 89 et suivantes ; voir aussi p. 419]. Finalement Veblen attaque Menger (et ses émules) pour sa "conception fautive de la nature humaine", inerte, immuable et hédoniste : "D'après la conception hédonistique, l'homme est un calculateur général des plaisirs et des peines qui, comme une sorte de globule homogène fait de désir de bonheur, oscille sous l'impulsion de stimulants qui le promènent un peu partout, mais sans le déformer. Il n'a ni passé ni avenir. Il est un fait humain isolé, immuable, en équilibre stable, sauf sous le contre-coup de certaines forces agissantes, qui le déplacent dans un sens ou dans l'autre. Se plaçant lui-même au milieu des éléments naturels, il tourne régulièrement autour de son axe spirituel, jusqu’à ce que le parallélogramme de ses forces pèse sur lui, de façon qu'il suive la ligne de la résultante. Quand cesse l'action de cette force, il revient au repos et n'est plus comme auparavant qu'un simple globule » [Veblen, 1898, pp. 389-390 cité par Homan, 1928, pp. 92-9].
Alors que la science moderne, selon Veblen, doit comprendre les processus aveugles, c'est-à-dire non téléologiques [Veblen, 1899b, p. 121], et sans fin (endless), la science orthodoxe se préoccupe de normaliser les phénomènes et pour cela, de les classer. La science classique serait donc taxinomique. La manie du classement occulte l'étude de la variété des phénomènes qui causent l'évolution. En ce sens, le concept clef de Veblen est l'"émergence" qui s'oppose à la permanence des orthodoxes.
L’équilibre n’est donc pas le concept central de l’économie selon Veblen ; il privilégie l’existence des routines et leur exploitation. C’est pourquoi le concept d’illusion monétaire est important pour Veblen. C’est ce qui rend même possible la politique monétaire. Veblen comprend, à cet égard, que l'édifice du crédit moderne, fortifié par le Federal Reserve System, est affaire de « confiance », c’est-à-dire de l’institutionnalisation de l’exploitation des agents économiques, crédules et routiniers : «La fabrique du crédit et de la capitalisation est essentiellement une fabrique de production de croyance fondée sur la crédulité routinière de la communauté financière en général. Par conséquent, ceci n'est déterminé que par une préservation continue de la crédulité prévalante dans un état de force non diminué et élastique (nous soulignons), ce qui exige une vigilance éternelle de la part de ses gardiens» [Veblen, 1923, p. 383]. L'équilibre monétaire et financier ne peut être qu’instable. Veblen [1923, p. 371-372] va même jusqu’à anticiper le fait : «Pourvu que le niveau des prix continue d'avancer à un taux raisonnable, un taux tempéré ne heurtera pas grandement la crédulité populaire [...] et les sains principes financiers». Notre monde, celui des valeurs monétaires, serait donc celui de l’institutionnalisation de l’illusion.

Conclusion

Plus que la critique marxienne, l'hétérodoxie véblénienne subsistera [Aron, 1970, p. XL]. Les faits actuels lui semblent donner raison. L'intégration de la classe ouvrière à l'économie de marché par le biais des syndicats, et de l'Etat-providence ajouterions-nous, a atténué fortement le contenu révolutionnaire de la théorie marxiste de l'exploitation. Mais, l'exploitation des producteurs par les financiers que dénonce Veblen, la soumission des consommateurs aux firmes grâce à la publicité, restent d'actualité. La mondialisation du capital financier ne peut que réactualiser encore la geste de Veblen, moyen de pourfendre les illusions du monde moderne, pour ceux qui estiment nécessaire une telle remise en cause.

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Jérôme Maucourant
Creuset (Université de saint-Etienne)
Centre Walras (CNRS)

 

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