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Capitalisme : peut-on réparer la machine ? Imprimer

Article intéressant de Gilles Raveaud dans Alternatives économiques - 23/1/2017  sur une des caractéristiques et contradictions du capitalisme néolibéral : la non accumulation du capital au sens marxien ou keynésien (par le réinvestissement des profits au sein des entreprises pour financer investissements et emplois…).

Comme l’expliquent depuis longtemps Duménil et Lévy - La crise du néolibéralisme - Harvard University Press - 2011, il s’agit là des éléments structurants du néolibéralisme entendu non pas comme un ensemble de politiques conjoncturelles mais comme une phase de l’histoire du capitalisme après le fordisme (depuis les années 1980). L’élection de Trump et le bon accueil qui lui est réservé par Wall Street devraient sans doute être interprétés à cette aune…

Voir ici (3 articles en accès gratuit) : http://www.alternatives-economiques.fr/thematiques/etats-unis

Quelques extraits :

"Au-delà des fluctuations conjoncturelles, les évolutions de ces dernières années ne laissent pas de place au doute : du strict point de vue capitaliste, le système économique ne fonctionne pas bien, car il ne permet pas de nouvelles augmentations du capital au travers d’investissements en hausse.


C’est pour cela que, selon l’économiste David Ruccio, la machine capitaliste est « cassée ». Et il ne croit pas aux solutions apportées par Lawrence Summers, l’ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton  – la relance budgétaire – ou par Noah Smith, créateur du blog NoahPinion –  le développement du crédit aux PME. En effet, constate-t-il, les montagnes d’argent amassées par les grandes entreprises servent à tout autre chose qu’à l’investissement.

Ainsi que l’explique David Ruccio, professeur à l’université de Notre Dame (Etats-Unis), le capitalisme ne fonctionne plus – « et personne ne semble savoir comment le réparer ».

Par capitalisme, il entend le système économique où le « capitaliste » (c’est-à-dire les cadres dirigeants des grandes entreprises) convertissent le « surplus » (les profits des entreprises) en « capital » supplémentaire (au moyen d’investissements).

Lorsque les choses se passent bien, le « pacte avec le diable » est préservé : les capitalistes décident de l’utilisation et de la distribution du surplus, et ils sont censés utiliser ce surplus pour investir, permettant ainsi la croissance économique et la création d’emplois bien rémunérés. (…)

Ainsi, aux Etats-Unis, entre 2008 et 2015, les profits des entreprises sont passés de 3,9 % à 6,3 % du revenu intérieur brut, tandis que l’investissement a décliné de 13,5 % à 12,4 % du produit intérieur brut (PIB). Et les différences sont encore plus frappantes si l’on prend comme point de repère 1980, avec des profits à 3,6 % et des investissements à 14,5 % à cette époque.

Par contre, ce qui connaît une croissance continue, ce sont les dividendes versés aux actionnaires par les entreprises (courbe verte), qui sont passés de 1,7 % du revenu intérieur brut en 1980 à 4,6 % en 2015. On voit ainsi notamment sur le graphique comment, après avoir chuté durant la récession de 2008, les versements de dividendes se sont rapidement redressés depuis.

Mais la distribution de dividendes ne permet pas d’entraîner la constitution de capital, à l’inverse de l’investissement. C’est pourquoi, selon David Ruccio, la machine ne marche pas, ce qui a pour conséquence que la croissance ralentit et que les créations d’emplois ne conduisent pas aux hausses de salaires promises, ce qui a causé un début de panique chez les économistes dominants et les journalistes économiques.
Deux solutions partielles : la relance, et le crédit

Une des réactions les plus célèbres à cet état de fait est celle de l’ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton, Lawrence Summers, qui estime que nous connaissons une période de « stagnation séculaire », seule façon d’expliquer que la reprise ait été aussi faible suite à la récession de 2008-2009, et ce en dépit de la politique expansionniste de la Réserve fédérale américaine. En effet, si l’économie américaine s’était comportée comme le prévoyait le Congressional Budget Office en août 2009, le PIB des Etats-Unis serait supérieur de 1,3 billion de dollars à ce qu’il est actuellement.

Mais pour David Ruccio (qui ne dit pas s’il partage le diagnostic de Lawrence Summers), Lawrence Summers défend une solution trop facile lorsqu’il propose d’accroître les dépenses publiques en infrastructures afin de développer la demande globale et d’induire des investissements privés. En effet, note David Ruccio, cela indiquerait que la profitabilité en hausse observée ces dernières années ne constituerait pas une incitation suffisante pour les capitalistes…

Noah Smith, pour sa part, relève que le bas niveau des taux d’intérêt et le crédit abondant ne suffisent pas à stimuler l’investissement, ce qui l’inquiète. Pour lui, cette situation relève du « rationnement de crédit », les petites entreprises se voyant refuser les fonds pour leurs projets d’investissement. Il appelle donc à une participation plus grande du capital-risque, à plus de prêts aux PME, et à une démarche plus active des banques pour rechercher des emprunteurs. Mais ces solutions semblent illusoires à David Ruccio.

Où va l’argent ?

Car la question qui demeure est celle-ci : où va l’argent des entreprises, si ce n’est pas dans l’investissement ? Comme le note David Ruccio, les entreprises américaines ne paient pas plus de taxes, bien au contraire. En pourcentage du revenu intérieur brut, elles sont de l’ordre de 3 % aujourd’hui, contre 5 % dans les années 1950.

En vérité, loin de stimuler l’économie réelle, l’argent des entreprises tourne en rond sur les marchés financiers, où il leur permet de racheter leurs propres actions afin de soutenir leur cours, ou de financer de gigantesques opérations de fusion-acquisition qui accroissent la concentration de la propriété du capital, sans nécessairement stimuler l’investissement. D’autres usages ne sont pas plus favorables au bien commun, comme les hausses de salaires des PDG ou la détention de cash par les entreprises.

Quelle autre machine ?
L’année 2017 s’annonce pleine d’incertitudes avec l’entrée en fonctions de Donald Trump, les élections en France et en Allemagne, le déclenchement annoncé du Brexit, les incertitudes sur la Chine ou la Russie, l’évolution du cours du pétrole, etc. Dans ces conditions, il est facile d’oublier les grandes questions et de se focaliser sur chaque sujet l’un après l’autre pour essayer d’apporter les réponses adéquates.

Mais le texte de David Ruccio a le mérite de nous rappeler que nous vivons dans un système économique qui, en plus de détruire la planète, ne distribue pas bien les richesses, et n’améliore pas le bien-être d’une majorité de la population, aux Etats-Unis, en Europe, ou au Sud. Il nous reste donc à réinventer un système économique équilibré, comme cela fut fait en 1945 avec le programme du Conseil national de la résistance. Si la tâche semble hors de portée aujourd’hui, elle n’en demeure pas moins indispensable."