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Franc CFA : retour sur une monnaie controversée

Alternatives économiques - Décembre 2016

Le franc CFA fait débat. Pour ses partisans, il apporte la stabilité. Mais pour ses détracteurs, il handicape la croissance et maintient l’Afrique dans la dépendance.
Plus de cinquante ans après leur accession à l’indépendance, les pays africains ne jouissent toujours pas d’une pleine souveraineté monétaire. Le franc CFA est un vestige de la colonisation française en Afrique.


Une monnaie sous tutelle

La principale caractéristique du CFA est que sa parité est fixe par rapport à la monnaie utilisée en France (hier le franc, aujourd’hui l’euro). Mais ce ne sont pas les banques centrales des pays de la zone CFA qui garantissent ce taux de change fixe, c’est le Trésor français ; c’est-à-dire l’administration qui gère le budget de l’État (et non pas la Banque de France). Concrètement, les traités prévoient que le Trésor s’engage à fournir des euros en échange des francs CFA – et réciproquement – à ceux qui le demandent, à condition toutefois que les réserves de change de la zone CFA soient suffisantes : les autorités de la zone doivent veiller en effet à ce que la monnaie qu’elles mettent en circulation soient en permanence couverte par des devises à hauteur de 20 % au moins.
Les pays des deux zones CFA doivent, de plus déposer auprès du Trésor public français 50 % de leurs réserves de change. Les euros offerts par le Trésor sont donc en réalité gagés sur des réserves en partie détenues par le Trésor lui-même. Le franc CFA n’a été dévalué qu’une seule fois en 1994 de 50 %.

Une stabilité monétaire

C’est un système plus souple que les caisses d’émission (ou currency board) utilisées dans les ex-colonies britanniques après les indépendances qui imposaient une couverture à 100 % pour maintenir le change fixe. Ce n’est pas le cas avec le franc CFA : les banques centrales ont la possibilité de jouer sur la politique monétaire tant que le taux de couverture reste supérieur à 20 %. Ceci explique la longévité du franc CFA.
L’argument principal en défense du franc CFA : il apporte une stabilité monétaire indispensable au développement économique de ses bénéficiaires. Il peut être considéré comme un quasi-euro : profits et épargne dégagée en CFA peuvent être transférés sur les places financières européennes sans risque de change. Il sécurise revenus et patrimoines des opérateurs publics et privés qui interviennent dans les pays africains de la zone franc ce qui est supposé favoriser l’investissement et l’activité. Par ailleurs le taux de change fixe contraint les banques centrales à cibler une inflation calquée sur celle de la zone euro. Dans les faits, les pays concernés ont effectivement bénéficié d’un taux d’inflation beaucoup plus bas que leurs homologues africains.

Un frein au développement

En tenant compte de leur essor démographique, les performances à long terme des pays de la zone franc sont médiocres, si bien que plusieurs d’entre eux figurent parmi les pays les moins avancés de la planète (PMA). Cette monnaie aussi bonne que l’euro est trop forte. Pour maintenir le taux de change, l’objectif d’un taux d’inflation inférieur ou égal à 2 % entre en  contradiction avec la recherche d’un taux de croissance pérenne de 8 % indispensable pour réduire de moitié la pauvreté à l’horizon 2030 comme la communauté internationale s’y est engagée.
Une économie en forte croissance engendre une demande forte en biens et services qui suscite une hausse des prix : les études montrent qu’un taux d’inflation de 8 % serait la cible optimale. En pratique, on a observé au contraire ces dernières années une déflation dans les pays de la zone franc (0 % d’inflation en 2015 et – 0, 3 % en 2014 au sein de l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine), via l’importation de la baisse des prix à l’œuvre au sein de la zone euro.
Cette monnaie trop forte au regard de la faiblesse de ces économies encourage les importations puisque les produits manufacturés étrangers sont relativement peu chers. La transformation sur place des matières premières et l’investissement ne sont pas favorisés. Résultat : ces pays sont maintenant dans la position d’exportateurs de matières premières, héritée de la colonisation, et leurs recettes dépendent des cours des marchés mondiaux (libellés en dollars) et des fluctuations du taux de change euro/dollar. 97 % des fibres de coton produites dans les pays de la zone CFA sont ainsi exportées sans transformation. Et du coup les échanges commerciaux entre pays de la zone sont eux aussi très faibles du fait de l’absence de diversification de ces économies.
Enfin, les autorités monétaires gardent les yeux rivés sur les réserves de change, elles ont tendance, depuis 1994, à être plus royalistes que le roi, afin d’éviter toute nouvelle dévaluation brutale. Au cours de la dernière décennie, du fait de la politique monétaire restrictive menée en zone CFA, les réserves de change ont ainsi été constamment proches de 100 % (supérieur au 20 % requis). D’importantes marges de manœuvre n’ont pas été utilisées ce qui a freiné le développement.
Ces pays pratiquent à grande échelle la répression financière, illustrée par la faiblesse du ratio des crédits à l’économie rapportée au PIB : 20 % en moyenne dans la zone franc, contre plus de 100 % au sein de la zone euro et 155 % en Afrique du Sud. Les crédits pourraient en effet encourager les importations du fait de la faiblesse de l’offre et donc les sorties de devises et in fine la dévaluation du CFA. Par ailleurs, les banques prêtent peu parce qu’elles estiment que ces populations, souvent pauvres et faiblement scolarisées, n’apportent pas suffisamment de garanties. Et lorsqu’elles prêtent les taux d’intérêt sont supérieurs à 10 %.

Changer la donne

Le développement passe par la pratique. Or, dans la zone CFA, les Africains ne sont pas réellement aux manettes de la politique monétaire ; ils ne bénéficient donc pas du processus d’apprentissage. Leurs dirigeants préfèrent rester dans une servitude volontaire qui leur garantit des ressources matérielles et symboliques non négligeables (à commencer par le transfert en toute sécurité de leurs propres avoirs en Europe).
Pour sortir de cette impasse, on pourrait commencer par adosser le franc CFA à un panier qui comprendrait aussi d’autres devises : le yuan car la Chine (et non plus la France) est devenue le premier partenaire commercial de la zone, le dollar et la livre sterling (pour tenir compte du Nigéria, qui détient l’essentiel de ses réserves dans cette devise). La deuxième phase de ce processus consisterait soit à aller vers une monnaie unique pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest (quinze Etats, francophones, anglophones, lusophones réunis dans le cadre de CEDEAO), soit à renforcer la zone franc dans le cadre d’une monnaie unique pour l’ensemble de la zone (UEMOA et Cemac). En tout état de cause, l’urgence créée par le chômage massif des jeunes en Afrique et la nouvelle donne sécuritaire sur ce continent rendent indispensable l’ouverture du débat dès aujourd’hui. Car demain, il sera probablement trop tard.

Kako Nubukpo et Bruno Tinel

Qu’est-ce que la zone franc ?

L’acronyme CFA a tout d’abord signifié les « colonies françaises d’Afrique ». Il désigne aujourd’hui deux zones distinctes rassemblant quatorze pays. D’une part, la « Communauté financière d’Afrique », qui regroupe les pays composant l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) : le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo. Ils ont en commun la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest.

D’autre part, la «Coopération financière d’Afrique », qui réunit les pays composant la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac) : le Cameroun, la République centrafricaine, la République du Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale et le Tchad. Ils ont en commun la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC).

Ce sont ainsi plus de 150 millions de personnes qui utilisent le franc CFA, dont le taux de change est de 655, 957 francs CFA pour un euro. L’actuel zone franc comprend en outre le franc comorien (Comores) et le franc pacifique (Nouvelle Calédonie, Polynésie française, Wallis-et-Futuna).