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L'ordolibéralisme allemand -note Le Monde Diplomatique - août 2015 Imprimer

Dans Le Monde Diplomatique d’août 2015, un article de François Denord, Rachel Knaebel et Pierre Rimbert,  L’ordolibéralisme allemand, une cage de fer pour le vieux continent


Un article qui a le mérite de nous rappeler les bases historiques et théoriques de ce courant de pensée qui exerce une influence déterminante sur les institutions et la gestion des crises économiques dans l’Union européenne et la zone euro (comme l’atteste la crise grecque).
Il est possible d’en tirer quelques éléments essentiels. La lecture de cet article bien enlevé est vivement recommandée par ailleurs.

Les origines

En 1933 à Fribourg-en-Brisgau, trois universitaires réfléchissent : Walter Eucken (1891-1950), économiste, Franz Böhm (1895-1977) et Hans Grossmann-Doerth (1894-1944), juristes. Ensemble, ils élaborent un programme de recherche articulé autour de la notion d’ordre (Ordnung) comprise à la fois comme constitution économique et comme règle du jeu. Pour neutraliser les cartels et éviter que la guerre économique ne dégénère, il faut un État fort. « L’État doit consciemment construire les structures, le cadre institutionnel, l’ordre dans lesquels l’économie fonctionne. Mais il ne doit pas diriger le processus économique lui-même. » W. Eucken

Quelles différences avec les libéraux classiques ?


Contrairement à eux, les ordolibéraux ne considèrent pas le marché ou la propriété privée comme des produits de la nature, mais comme des constructions humaines fragiles. L’État doit rétablir la concurrence si elle ne fonctionne pas. Il doit aussi créer un environnement favorable : formation des travailleurs, infrastructures, incitation à l’épargne, lois sur la propriété, les contrats, les brevets, etc. La monnaie occupe une place stratégique dans leur raisonnement. Eucken insiste sur le « primat de la politique monétaire » et sur la nécessité de la soustraire aux pressions politiques et populaires.  Non seulement une bonne « constitution monétaire » doit éviter l’inflation, mais « comme l’ordre concurrentiel, elle doit fonctionner de manière aussi automatique que possible ». Faute de quoi « l’ignorance, la faiblesse envers les groupes d’intérêt et l’opinion publique » feraient dévier des responsables monétaires de leur objectif sacré : la stabilité. Cette automaticité justifie le caractère pleinement libéral de ce courant de pensée.

Des auteurs très conservateurs et néanmoins opposés au nazisme comme Wilhem Röpke (1899-1966) et Alexander Rüstow (1885-1963) rejoignent ce courant et y injectent une forte dose de conservatisme. La crise des années 1930, la crise démocratique allemande et leurs conséquences trouveraient leurs origines dans la désintégration de l’ordre social provoquée par le laisser-faire. La modernité aurait engendré un prolétariat déshumanisé un État social obèse, une ferveur collectiviste. Face à « la révolte des masses », Röpke appelle de ses vœux une « révolte des élites ». Pour rendre aux travailleurs leur dignité perdue, il faudrait les réintégrer dans diverses communautés prédémocratiques pensées comme naturelles – famille, commune, Église, etc. – et éradiquer l’égalitarisme. De culture chrétienne, ces penseurs chargent la notion d’ordre du sens que lui donnait Saint Augustin : une règle disciplinaire ordonnatrice de la vie commune.

Les ordolibéraux s’opposent aux nostalgiques du laisser-faire – Ludwig von Mises et son élève Friedrich Hayek- lesquels, peste Rüstow, « ne trouvent rien d’essentiel à critiquer ou à changer au libéralisme traditionnel ».

La revanche

Pourchassés, exilés, marginalisés ou réduits au silence sous le régime nazi, les ordolibéraux allaient prendre leur revanche après sa chute. La reconstruction, sous l’égide américaine, s’effectue sur des bases libérales : ouverture économique, allègement de la dette (division par deux en 1953), refus des nationalisations, libre échange. Ces conditions favorisent l’édification à partir de 1948-1949, d’un système qui opère la fusion de l’ordolibéralisme et de la doctrine chrétienne en une « économie sociale de marché ». D’après son inventeur, Müller-Armack, « Son caractère social réside dans le fait qu’elle est en situation de proposer une masse diversifiée de biens de consommation à des prix que le consommateur peut contribuer à déterminer par la demande ». Une série de mesures compensent les inégalités qu’engendre le modèle concurrentiel : maintien du système d’assurances sociales hérité de Bismarck, impôt sur le revenu, logements sociaux, aides aux petites entreprises…

L’expérimentateur en chef se nomme Ludwig Erhard, directeur de l’administration économique de la zone occupée par les Etats-Unis, puis ministre de l’économie de Konrad Adenauer de 1949 à 1963 et finalement chancelier de 1963 à 1966. On lui doit la libération des prix et la création du Deutsche Mark le 20 juin 1948, ainsi que l’ouverture au libre-échange international et les privatisations. Erhard aimait résumer sa action par une métaphore : « De même que l’arbitre ne prend pas part au jeu, l’État se trouve exclu de l’arène. Dans tout bon match de football, il y a une constante : ce sont des règles précises qui ont présidé au jeu. Ce que vise ma politique libérale, c’est justement de créer les règles du jeu. » L’introduction de la cogestion lui sera imposée par le chancelier Adenauer…

L’apothéose  adviendra quand Erhard en 1957 fera voter deux lois décisives : l’une sur l’indépendance de la Bundesbank, l’autre contre les limitations de la concurrence. Stabilité monétaire et concurrence non faussée échappent au débat démocratique ordinaire.

Des inflexions keynésiennes après 1969

Le concept d’économie sociale de marché sera la base doctrinale de la CDU (Union chrétienne-démocrate) mais fera aussi la conquête des esprits de certains intellectuels du parti social-démocrate (SPD) qui fera son aggiornamento au congrès de Bad Godesberg en 1959. Toutefois la chute d’Erhard en 1966 marque une inflexion sociale et keynésienne (Willy Brandt chancelier – 1969). Aux influences « ordo » et bismarckienne s’ajoute une perspective keynésienne : planification à moyen terme, hausse des salaires, renforcement de la cogestion, investissements dans l’éducation et la santé. La République fédérale des années 1970-1980 se bricole ainsi un « modèle allemand » qui proclame sa fidélité à l’économie sociale de marché mais incorpore une bonne dose d’interventionnisme classique.

La parenthèse se referme

Helmuth Kohl élu en 1982 sera freiné dans sa volonté de revenir aux fondamentaux par la réunification. Il échoit au chancelier social-démocrate Gerhard Schröder (1998) de restaurer l’ordre des années 1950 par la dérégulation massive du marché du travail et l’affaiblissement de la protection sociale. Mme Angela Merkel rappelait en 2014 que « l’économie sociale de marché est bien plus qu’un ordre économique et social. Ses principes sont intemporels. »

Sa transposition européenne

L’idéologie « ordo » s’est transposée à l’état chimiquement pur dans les structures de l’Union européenne. « Tout le cadre de Maastricht reflète les principes centraux de l’ordolibéralisme et de l’économie sociale de marché » reconnaît volontiers M. Jens Weidmann président de la Bundesbank -11 février 2013. L’article 2. 3 du Traité de Lisbonne en vigueur depuis fin 2009 est visiblement inspiré par son appel au « développement durable de l’Europe fondé sur une croissance économique équilibrée et sur la stabilité des prix, une économie sociale de marché hautement compétitive. »

La plupart des Allemands qui ont présidé à la construction européenne adhéraient à la pensée d’Eucken. Ils ont travaillé à la construction d’un cadre juridique de la concurrence et de la stabilité monétaire. Leur réussite n’était pas acquise d’avance. Les Français étaient à l’époque du Traité de Rome interventionnistes et planificateurs, favorables à des subventions, à la politique agricole commune, à la politique des champions nationaux. Ils voient dans le projet de marché intérieur européen une protection vis-à-vis du libre-échange mondial. L’autre perspective, ordolibérale, presse ses partenaires non seulement d’établir un marché unique communautaire, mais également de procéder à un arasement des barrières douanières à l’échelle du « monde libre ».

La ligne allemande triomphera dans les années 1980 (date symbolique de 1983 : Mitterrand s’aligne et décide de maintenir le franc dans le Système monétaire européen arrimé au Mark au prix de la « rigueur » contraire à ses engagements de campagne). Le symbole de cette victoire se trouve à Francfort : la Banque centrale européenne indépendante, vouée à la stabilité monétaire s’ancre selon Mario Draghi « dans les principes de l’ordolibéralisme » en veillant jalousement à rester à l’écart de toute pression politique démocratique. L’Union et la zone euro sont régies par des structures de pilotage automatique : déficit, endettement, indépendance de la Banque centrale aux missions clairement définies et limitées…

La récente gestion de la crise grecque illustre bien qu’il n’y pas de dérogation envisageable aux règles ainsi définies. Comme le soulignait l’influent économiste Hans-Werner Sinn après le référendum grec : « La crise européenne exclut les recettes keynésiennes. Ce n’est pas spécialement ordolibéral, c’est tout simplement économique. »

Les auteurs concluent : « Le cadre d’Eucken s’est mué en cage de fer »…




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