Accueil > Documents > Conférence de D. Hoss - Theorie critique : la question de la pratique - nov. 2014
Conférence de D. Hoss - Theorie critique : la question de la pratique - nov. 2014 Imprimer

Dietrich Hoss - Théorie critique : la question de la pratique
Exposé de la conférence donnée le 27 novembre 2014 sur l’invitation de l’Association des Amis de Thorstein Veblen à l’Université Lyon 3

1. La cassure entre théorie et pratiques critiques.

Depuis une dizaine d’années nous assistons à une réémergence de luttes, en France et à travers le monde. Mais cette réapparition des pratiques radicales de mise en question de formes de la société capitaliste se produit en grande partie à distance des traditions des théories critiques. Une distance revendiquée comme nécessaire par une partie des militants en lutte :
« Signalons qu’il aura fallu, pour beaucoup d’entre nous, commencer par rompre le cordon sanitaire de la posture critique, qui maintient à distance toute intervention possible derrière un inatteignable idéal de pureté ou une abdication devant la marche inexorable de l’histoire … » dit le Collectif Mauvaise Troupe dans son bilan des luttes sous le titre « Constellations – Trajectoires révolutionnaire du jeune 21e siècle» (p.492)

En même temps nous pouvons observer un renouveau de la réflexion critique qui renoue avec les traditions d’une pensée radicale ( voir par exemple les tomes de Illusio sur la Théorie critique, ou les travaux du courant « Critique de la valeur », publication récente : La grande dévalorisation), mais en général sans faire le lien avec le renouveau d’une  pratique radicale.
Rares sont ceux qui essayent à surmonter cette cassure entre théorie critique et pratique radicale ( comme par ex. Holloway, Graeber, Baschet ). Une prise de position récente me semble encore plus importante dans le dernier texte du « Comité invisible », « A nos amis », qui développe à partir de l’expérience des luttes la nécessité d’une réflexion théorique :

« Cesser de se mouvoir théoriquement, c’est l’assurance d’être pris au dépourvu par les mouvement du capital et de perdre la capacité de penser la vie dans nos lieux. » Mais il ajoute tout de suite en direction des « théoriciens »: «  Renoncer à construire des mondes de nos mains, c’est se vouer à une existence de spectre. » (p.238)

En effet, le « Comité invisible » montre dans ce petit livre que depuis « L’insurrection qui vient » il n’a pas cessé de se mouvoir théoriquement dans les luttes pour la construction des nouveaux mondes au niveau international.

Surmonter dans la constellation actuelle la cassure entre théorie et pratique critiques, sans trahir ni la vérité de l’une ni les nécessités de l’autre demandera encore un effort considérable si l'on veut maintenir l’une à la hauteur de l’autre.
Dans cette conférence je vais juste vous présenter quelques réflexions qui essayent d’aller dans cette direction. Dans un premier temps je reprends quelques pistes développées par les théoriciens de l’École de Francfort au cours de leur parcours. Dans un deuxième temps j’en tirerai quelques conclusions concernant la situation actuelle.

2. Le parcours d’une posture critique

Une première phase : 1924-1941

Il faut remonter dans le temps pour reconstituer les origines d’une pensée critique qui, à bientôt 100 ans d’existence, se montre toujours vigoureuse. Cela me semble, la brillance de ses œuvres à part, surtout un signe de la permanence d’une configuration sociétale qui a été identifiée avec pertinence par cette approche.
Le courant naît sur l’arrière-fonds historique de la fin de la Grande boucherie de la Première guerre mondiale qui était pour quelques jeunes intellectuels dissidents, comme pour d’autres de leur génération, l’épreuve de la nécessité d’une transformation radicale de la société dans la perspective ouverte par la critique de l’économie politique de Marx. Ils se sentent solidaires avec la révolution russe et les mouvements révolutionnaires en Allemagne au lendemain de la guerre. Mais en même temps ils se sentent eux, face à la révision réformiste du marxisme par la social-démocratie et les premiers signes de sa dogmatisation étatiste par le bolchevisme, obligés de contribuer à ces efforts pratiques d’établissement d’une nouvelle société par un renouveau de la réflexion théorique. Contre une instrumentalisation de la philosophie comme idéologie de parti, ils souscrivent le rappel de Karl Korsch qui termine son Marxisme et philosophie à la même époque avec le citation de Marx : « Vous ne pouvez pas dépasser la philosophie sans la réaliser ».

A la marge de l’Université, de l’institution académique, ils fondent en 1924 avec l’aide du père de l’un d’entre eux, un commerçant mécène, un Institut pour la recherche sociale pour enrichir le débat théorique marxiste par un travail de recherche scientifique en utilisant, à part des outils des disciplines traditionnelles de l’Histoire, de la Philologie ou des Sciences juridiques, les instruments des nouvelles sciences sociales : sociologie, anthropologie et psychanalyse.

Ce centre de recherche théorique et empirique, qui réunira au long de son parcours à Francfort et dans l’exil une quinzaine des collaborateurs brillants - réussit non seulement à créer des liens institutionnels avec la Russie soviétique, sous forme d’une coopération avec l’Institut qui édite les œuvres de Marx et Engels, mais de constituer  un nouvel horizon de débat avec des intellectuels communistes comme Georg Lukacs, Karl Korsch ou Ernst Bloch qu’on appellera plus tard « le marxisme occidental » ( incluant d’autres comme Antonio Gramsci).  Aussi bien les premières années de l’Institut à Francfort que la première phase de l’exil à partir de 1933 sont caractérisées, concernant la question du rapport entre théorie et pratique, par un positionnement que Max Horkheimer définissait dans son article programmatique « Theorie traditionnelle et théorie critique » comme suit :

« Le déroulement du débat entre les éléments les plus avancés du prolétariat et les individus qui énoncent la vérité à son sujet, ainsi qu’entre ces éléments avancés et leurs théoriciens d’une part, et d’autre part le reste du prolétariat, doit être compris comme un processus d’influence réciproque dans lequel la conscience développe, en même temps que ses énergies libératrices, ses énergies motrices, agressives, et son action disciplinante. L’acuité de ce débat se manifeste dans la possibilité toujours présente d’une tension entre le théoricien et la classe à laquelle s’adresse sa pensée ».

La critique du théoricien, écrivait encore Horkheimer, est « agressive à l’encontre non seulement des apologistes conscients de l’ordre établi, mais tout autant des tendances déviatrices, conformistes ou utopistes, dans le camp même du prolétariat ».

Au centre des travaux du groupe à cette époque se trouvait le questionnement, évité par le marxisme de parti, aussi bien par celui de la social-démocratie que celui du Parti Communiste : Comment s’explique l’effondrement du mouvement social-démocratique à l’arrivée de la Première guerre mondiale ? Comment s’explique l’adhérence de certaines couches populaires dans  un premier temps, voire finalement la capitulation du mouvement ouvrier dans sa totalité comme de la bourgeoisie libérale face au nazisme ? La réponse était cherché à travers l’analyse de la psychologie des masses, du rapport à l’autorité dans et dehors du cadre familial, dans le caractère « affirmatif » de la culture ( selon la notion de Marcuse créée à la même époque) .

Une deuxième phase : 1942-1967

Une nouvelle phase du développement de la réflexion des théoriciens de ce courant est initiée sur l’arrière-fond de l’expérience conjointe de la barbarie fasciste, de l’écrasement de la révolution russe par le stalinisme et les contours d’une société américaine structurée, comme ils l’avaient montré, jusque dans ses particules apparemment individuels par la nouvelle Industrie culturelle. Le prolétariat au niveau mondial est considéré comme définitivement intégré là où il n’a pas été écrasé par une répression atroce. Le parcours de l’humanité vers son émancipation à travers les progrès de la civilisation occidentale, en particulier à partir de la Renaissance et les Lumières, à fini par une rechute dans une barbarie inouïe. Tout espoir dans une transformation profonde de la société semble exclu dans le contexte d’un nouveau règne de modèles de société totalement intégrée, totalement administrée, soit à travers des méthodes terroristes dans des régimes totalitaires, soit, dans les sociétés formellement démocratiques, à travers un conditionnement des esprits et des mentalités produisant une véritable mutation anthropologique. (Cette réorientation est explicitée principalement dans « La dialectique de la raison » d’Adorno et Horkheimer de 1944, mais guide aussi « L’éclipse de la raison » d’Horkheimer de 1947 et les « Minima moralia » d’Adorno de 1951. )
Les perspectives d’une pratique transformatrice se réduisent alors à l’effort de quelques individus : les « tentatives d’instaurer la liberté véritable ne peuvent venir que d’individus isolés » écrit Horkheimer en 1942, des individus qui continuent à développer une pensée critique : « Penser même est déjà un signe de résistance, un effort pour ne plus se laisser tromper. » ( État autoritaire) La réflexion philosophique qui – à partir des thèses marxiennes sur Feuerbach - devait guider une pratique de transformation du monde est renvoyée encore une fois à son terrain propre : « La philosophie qui parut jadis dépassée, se maintient en vie parce que le moment de sa réalisation fut manqué » écrit Adorno en 1966 dans sa Dialectique négative.

Ce nouveau positionnement a permis dans les années ‘50/60, sans frictions majeures, la réouverture de l'Institut pour la recherche sociale à Francfort et une réinstallation dans de chaires de philosophie et de sociologie pour Horkheimer et Adorno. En plus tous les deux, mais spécialement Adorno, étaient très présents à cette époque dans les médias, la radio en particulier.

Une troisième phase : 1967-69


Sur le fonds de l’émergence d’un puissant mouvement étudiant en Europe et aux Etats-Unis, uni dans sa protestation contre la guerre au Vietnam et évoluant vers une contestation générale du modèle de société en place, se produit, principalement en Allemagne, un nouveau rapport entre la Théorie critique et la pratique, mais cette fois ci –on pourrait dire - en grande partie sans et même contre la volonté de ses représentants.

Même si l’Université reste un centre de ce renouveau militant – sous de nouvelles formes d’action importées d’Amérique comme le sit-in et le teach-in – des groupements apparaissent aussi en dehors du cadre académique. En Allemagne c’est un groupe de jeunes artistes munichois, le groupe Spur (Trace), qui développe, d’abord, entre 1960 et 1962, comme Section allemande de l’Internationale Situationniste, puis, après l’exclusion par celle-ci, sous le nom de Subversive Aktion (action subversive), une agitation radicale contestataire, largement inspirée par la Theorie critique d’Adorno, Horkheimer et Marcuse. Celui qui va devenir la figure centrale du mouvement étudiant en Allemagne, Rudi Dutschke, a commencé à militer dans le cadre de ce regroupement. Dans le premier numéro des Directives indicatives du groupe Subversive Aktion de 1962 il est clairement dit : « Tous nos efforts d’analyse en relation avec ce problème [le « déclin de la culture s’orientant vers une industrie de la culture»] n’ont aucune chance de révéler les connexions de façon plus pertinente que l’étude synoptique qu’en ont fait Th.W.Adorno et ses collaborateurs. La connaissance de ses œuvres est la condition indispensable pour pouvoir affirmer le choix de son point de vue. ».  Et en 1964 le groupe placardait un Avis de recherche dans plusieurs villes d’Allemagne pour recruter de nouveaux membres où étaient – sans cité l’auteur "- reproduites des citations d’Adorno comme : « Il n’y a aucun accord possible avec ce monde : nous ne lui appartenons que dans la mesure où nous nous révoltons contre lui ». Le tract finissait avec un appel : « L’intellectuel et l’artiste allemands savent tout ça depuis longtemps, mais on reste là…Si, pour vous aussi, la distorsion entre analyse et action est insupportable, signez. » Comme responsable du tract était donné le nom d’Adorno avec l’indication de son adresse privée. Adorno a porté plainte et deux représentants du groupe ont été condamnés à des amendes pour infraction à la loi sur la presse. (voir Heinz Steinert, Pourquoi Adorno a changé d’avis sur le surréalisme après 1945", dans Agone 20/1998)

Dans ces regroupements dans et hors cadre universitaire se crée au niveau international un nouvel espace de réflexion et d’action critiques radicales. En Allemagne, cette tendance trouve une forme organisationnelle dans le SDS, le Sozialistischer Deutscher Studentenbund ( Union des Etudiants Socialistes Allemands). Celui-ci était originairement l’organisation estudiantine du SPD, du Parti Social-démocrate Allemand, mais évoluant à gauche après l’adoption du programme de Godesberg, il a été exclu de ce parti en 1961. Le SDS devient alors un cadre où convergent toutes les tendances à la gauche de la social-démocratie, principalement celle des « antiautoritaires », très vite majoritaires, qui s’inspirent largement de la Théorie critique, comme R. Dutschke à Berlin et H.J.Krahl à Francfort, doctorant d’Adorno, mais aussi les dits « traditionalistes » défendant un « support critique » de la RDA et des communistes clandestins, ainsi que d’autres tendances minoritaires comme les trotskistes.

C’est seulement à ce moment qu’on commence à redécouvrir en Allemagne les écrits principaux de Adorno et Horkheimer, leurs articles dans la Revue pour la recherche sociale et leurs textes des années 40, surtout la Dialectique de la raison. Horkheimer et Adorno avaient considéré plus prudent l’occultation de ses écrits dans le climat anti-communiste d’après-guerre. Ils ne circulaient dans les années 60 que sous forme de « copies-pirates » et n’étaient republiés légalement qu’à partir de 1969. Une première forme de leur republication étaient les citations en graffiti sur les murs de l’université dans ces années, comme par exemple celle d’Horkheimer des  années trente: « Une critique bourgeoise de la lutte de classe prolétarienne est une impossibilité logique. »

En même temps sont mises en pratique de nouvelles formes d’action sur la base de ces lectures et de ces débats. Au printemps 1968 après un attentat sur Rudi Dutschke,  qu’était attribué moins à la folie meurtrière du tireur qu’à un climat de pogrome contre les étudiants contestataires dans les média, on bloque les dépôts du quotidien Bild, qui conditionne jusqu’à aujourd’hui, à un tirage de millions d’exemplaires, jour par jour,  les mentalités et les opinions d’une grande partie de la population en Allemagne. Ces blocages, conduisant à de confrontations violentes avec la police, voulaient dénoncer d’une façon exemplaire les conséquences de l’intoxication des esprits par les rouleau-compresseurs de l’industrie culturelle.

Face à ces actions militantes qui se voulaient être une mise en pratique des orientations acquises par l’enseignement et les lectures de leurs écrits théoriques, les représentant de cette théorie réagissent différemment.

Horkheimer prend plutôt ses distances.  Adorno, bien que sensible à l’apparition d’une nouvelle attitude critique, se prononça néanmoins clairement contre toute activisme volontariste : « L’unité maintes fois conjurée entre théorie et praxis a tendance à devenir prééminence de la praxis …On se cramponne à l’action à cause de l’impossibilité de l’action. » Et : « La praxis est source d’énergie pour la théorie, elle ne peut être prescrite par celle-ci ». Il reconnait pourtant le mérite du mouvement : « Il [le mouvement étudiant]a interrompu la transition lisse vers le monde totalement administré. » ( dans une lettre à Marcuse du 6 août 1969)

Ce mouvement reçoit un soutien direct de celui-ci. Herbert Marcuse participe avec un grand engagement aux débats des étudiants sur le nouveau rapport entre théorie et pratique. Dans l’après-guerre il était resté en Amérique occupant une chaire de professeur à l’Université de Berkeley. Déjà en 1966 il avait écrit dans Tolérance répressive que « les petits minorités impuissantes qui luttent à la fois contre la fausse conscience et contre ceux qui en bénéficient doivent être aidées » et que « dans l’ensemble de la société il faut commencer par recréer un espace mental pour le refus et la réflexion . » C’est avec cet objectif qu’il participe à plusieurs reprises à des congrès organisés à Berlin autour de la question de la guerre de Vietnam et les luttes dans les métropoles occidentales. Même s’il ne fut pas directement impliqué dans des actions militantes, il participa de la constitution d’un espace de réflexion qui les faisait naître.

Pourtant lui aussi voit ces actions devant un dilemme : En radicalisant Brecht - qui avait dit que nous vivions dans de temps où une conversation traitant d’un arbre paraissait déjà un crime - Marcuse avance qu’on pourrait dire aujourd’hui que « nous vivons dans un temps où seulement débattre paraît déjà un crime. Mais, dit il, en même temps je ne peut pas ignorer, qu’un tel actionnisme, s’il ne se soumet pas à l’effort conceptuel, deviendra plus tôt ou plus tard victime de l’existant, ou bien réprimé ou tout simplement absorbé. Seulement une analyse conceptuelle de ce qui se passe aujourd’hui, une analyse, qui montre les points d’attaque, où le système est vulnérable, et les possibilité, qui s’ouvrent dans le système pour le transformer – sans une telle analyse donc tout actionnisme reste vraiment aveugle. » ( Entretien du 21 mars 1970)

Il faut signaler que Dutschke qui était pendant toutes ses années en contact étroit avec Marcuse n’était pas très éloigné de telles argumentations. Fin 1968 il écrivit une lettre à ses camarades dans laquelle il proposait d’arrêter « les combats insensés et démoralisants » avec la police. À la place, il envisageait de constituer des focus, des « groupes clandestins de quatre à six maximum », qui travailleraient dans des institutions (usines, bureaux  etc.), en « ne regardant plus les salariés de l’extérieur mais en étant actif avec eux ». L’objectif serait « d’apprendre d’eux, de leurs enseigner d’autres choses. Là seulement, écrivait-il, naissent les nouveaux besoins, espoirs et désirs des masses, des fractions diverses de la population et des révolutionnaires ».

Malgré toutes les divergences à propos de la question de la pratique et malgré des controverses souvent extrêmement violentes entre étudiants et leurs ainés théoriciens il s’ouvre pour une courte période à la fin des années ’60 un véritable espace de débat commun, sur la base d’un « jugement existentiel » (Horkheimer) partagé sur le modèle de société en vigueur, entre les représentants d’un courant de théorie critique radicale avec une certaine histoire et une nouvelle génération qui rentrait en théorie et action.

Cet espace se décomposera rapidement après ’68 avec des conséquences désastreuses :

* Adorno décède en aout ‘69
* l’SDS s’auto-dissolvait en mars 1970 ( comme l’Internationale situationniste dans la même année)
* le modèle d’organisation redevenait encore une fois celui des partis traditionnels ( version m-l, trotskyste, etc., voire plus tard le parti parlementaire (les Verts)
* la volonté d’agir à tout pris conduisait à l’action meurtrière de la RAF
* la théorie se retirait encore une fois à l’université (Habermas, Honneth) ou dans les médias ( en France : Nouveaux Philosophes)
* les nouvelles formes de vie étaient récupérées par l’industrie culturelle (par la « désublimation répressive » comme disait Marcuse) et le nouvel esprit du capitalisme ( Boltanski)

Ils commencent les décennies d’une traversée de désert aussi bien pour la théorie que pour la pratique critique. Il se produit une coupure dans la réflexion sur les deux qui se fait ressentir toujours.


3. La configuration actuelle


Face à la tentative d’un sauvetage de l’ordre social en vigueur par un nouveau partage de la valeur créée en faveur du capital, par un appauvrissement voire démantèlement de l’État-Providence et des projets toujours plus destructeurs pour l’environnement, naissent au niveau international de nouveaux mouvements d’appropriation et de défense des espaces de vie, soit d’une façon éphémère pour quelques semaines, mois (places, ZAD), soit d’une façon plus pérenne, dans de squats, de quartiers comme à Athènes, de villages (Marinaleda en Andalousie) ou de régions entières ( le Chiapas zapatiste). Ces appropriations territoriales sont accompagnées par une réappropriation de la théorie à travers de nouveaux éditions militants, de revues, de sites et de blogs.
Mais pendant qu’apparaissent déjà des premiers efforts de créer de liens, des réseaux, des réflexions communes à partir des différentes expériences pratiques, il n'y a pas de tentatives équivalentes à partir des foyers de réflexion théoriques. Il n'y a pas d’initiative en vue de relier les deux expériences, pratiques et théoriques.
De cette manière les grandes questions à propos du rapport entre théorie et pratique restent plus que jamais ouvertes :

Quelle théorie pour quelle pratique ?

Un équilibre entre les deux ou priorité de la pratique, voire de la théorie ?(voir p.ex. sur le site Rebellyon le commentaire à l’annonce de ma conférence défendant une priorité de la pratique : « On retombe du mauvais côté de la force marxiste, là. Non, non, non. La théorie ne vise jamais juste. La pratique peut tenter d’y parvenir. La théorie peut tenter d’expliquer ou de comprendre a posteriori des pratiques, peut alimenter la pratique.
La pratique ne trahit jamais la théorie…ça ne veut rien dire et c’est dangereux. Trois fois non.»)

Comme premiers éléments de réponse provisoires à ces questionnements, je dirais qu’il faut développer en même temps une théorie à la hauteur de la pratique et une pratique à la hauteur de la théorie :
Une théorie à la hauteur de la pratique veut dire
* Reconnaissance de la réalité et de la portée des luttes
* D’aller à l’encontre d’un blocage ou une démoralisation de la volonté d’agir
* Clairvoyance à propos des mécanismes de limitation, voire récupération de la pensée critique par les cadres institutionnels, universitaires et médiatiques
* Création voire élargissement des espaces de rassemblement à la marge voire en dehors des cadres institutionnels, pour une réflexion commune à partir et en référence à la pratique


Une pratique à la hauteur de la théorie veut dire : accompagnement de la pratique

*  par un effort d’approfondissement de la connaissance des contradictions du système socio-économique
* par une prise en compte de l’impact de l’industrie culturelle ( mutation anthropologique)
* par une prise en compte de l’impact de l’illusion dans l’action étatique, dans le parlementarisme
* d’aller à l’encontre du risque d’un blocage, d’un étouffement, de la pensée par l’action


L’enjeu d’une telle démarche est l’émergence, la constitution, d’un espace commun des différentes initiatives et foyers pratique et théorique pour le développement, voir l’approfondissement d’une théorie et d’une pratique en vue d’une transformation radicale de la société.


( Pour aller plus loin voir aussi mon texte « La misère de la Théorie critique…est le manque de la question de l’organisation » disponible sur le site de http:// thorstein.veblen.free.fr, voir là aussi les références principales des citations données)