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Claude Gautier - Questions à T. Piketty - 16/12/2013 Imprimer


Claude Gautier Le Capital au XXIe siècle, Lecture de Thomas Piketty Paris, 2013, Seuil, Col. « Les livres du Nouveau Monde ». Le texte en pdf ici


Je souhaiterais, avant de commencer, situer mon propos. Je ne suis pas économiste ; je ne saurais donc entrer dans des discussions techniques et ésotériques. Je n’ai pas eu tout le temps que j’aurais aimé pour lire ce magnum opus et donc prendre un peu de recul. Cela étant j’essaierai de jouer le jeu et je tenterai, depuis mon point de vue, plus extérieur, de dire ce qui a retenu mon attention et les questions que je me pose en vous lisant. Cette discussion sur votre livre vient après de nombreuses lectures et le moins qu’on en puisse dire, est qu’il se dégage une sorte d’unanimité dans les éloges et l’apport que représente ce travail.
Je ne reprendrai pas ces aspects là de votre étude, vous les avez fort bien rappelés dans votre exposé liminaire. Pour ma part, je souhaiterai développer les points suivants, qui n’ont pas du tout pour ambition de résumer votre travail. Ce sont là des pistes sur lesquelles, bien sûr, je serais heureux d’avoir votre réaction.
La première porte sur le statut de l’histoire qui soutient votre vaste étude ; la seconde porte sur ce qui trame votre travail mais qui n’est jamais, me semble-t-il, vraiment thématisé comme tel, et qui renvoie à la question de ce que vous appelez les inégalités soutenables, les inégalités apaisées.
En clair et sur ce dernier point, il me semble qu’il y a dans votre livre tout un ensemble d’annotations dispersées qui forment, au delà du discours très explicite sur la réduction des inégalités et sur les instruments de politique que vous préconisez – principalement la fiscalité -, un autre discours, plus en profondeur, que je voudrais expliciter et tenter d’interpréter en le rattachant, si possible, à des traditions de pensée politique plus anciennes.


I —. Histoire naturelle du capital : temps de la structure et temps de l’expérience

Ce qui frappe en vous lisant, c’est tout d’abord la manière d’insérer votre objet dans une longue durée. Votre travail est un exemple tout à fait remarquable de récit en longue durée.
Ce geste n’est pas anodin, bien sûr, et il rappelle ceux d’une grande époque de l’histoire des Annales. Il n’est pas, non plus, sans évoquer une approche de type structuraliste que les contempteurs de la « Pensée 68 » se sont efforcés, un temps, de disqualifier.
Je serais tenté d’ajouter que votre geste n’est pas isolé non plus. Certains précédents assez récents n’ont pas manqué, d’ailleurs, de raviver les discussions portant sur l’usage des séries longues et sur les difficultés épistémologiques auxquelles ces usages donnent lieu. Lorsque Marchand et Thélot font paraître à la fin des années 90 leur Histoire du travail en France :1800-2000 [1997], dans un numéro spécial de la Revue Genèse [2002] qui leur était en partie consacré, Bernard Lepetit, dans un article intitulé « Séries longues, histoire longue » [102-106] pouvait affirmer qu’il fallait instruire contre ces auteurs « un procès en anachronisme » [103] parce qu’ils ne prenaient pas en compte l’existence d’un double système d’écarts.

D’une part, l’existence d’un écart entre les conventions de mesure récentes et anciennes qui rendait pour ainsi dire assez illusoire la possibilité d’établir les termes d’une comparaison pertinente sur la longue durée. D’autre part, l’existence d’un écart, sans doute plus radical encore, entre la mesure indiquée et la chose mesurée.

D’une certaine manière, la longue durée et les séries qui lui sont corrélatives, relativisent ou s’efforcent de surmonter une double discontinuité qui ne fait que décliner le caractère résolument abstrait de ce type de temporalité : discontinuité des instruments, discontinuité des objets ou des expériences que ces instruments permettent de mesurer.

Sans doute que, pour paraphraser P. Bourdieu sur ce point, l’instrument et ses usages en disent plus long sur le rapport savant de l’historien à ses objets que sur les objets eux-mêmes. Si la première discontinuité peut être plus facilement relativisée, la seconde est bien plus délicate à circonscrire. Elle conduit à cette question simple mais redoutable : Que mesurez-vous ? Quel est le « réel » que vous saisissez à partir de vos séries statistiques ? Et surtout, est-ce le même tout au long de la durée qui est la vôtre ?

Cette double discontinuité ne peut être recouverte que par un geste théorique de type proleptique qui ignore précisément, pour reprendre les mots de Lepetit, cette double série d’écarts. Tel est, semble-t-il, le risque irrémissible auquel se heurte l’historien ou l’économiste qui fait de la longue durée. Ce risque a un nom et il est parfaitement connu : anachronisme.

Ces obstacles, vous ne les cachez pas. Il y a tout un para-texte d’accompagnement qui émaille votre texte principal et qui porte sur les limites à l’usage des indicateurs que vous construisez ; sur les problèmes de signification concernant les interpolations que vous opérez. Ce para-texte est omniprésent et il vient, si l’on vous lit attentivement, pondérer la force ou la généralité de vos « résultats ».

I-1 —. Le capital comme structure : la longue durée comme histoire sans sujets

Votre récit s’inscrit donc dans la longue durée, une durée pluriséculaire qui va, en gros, des débuts du XVIIIe siècle européen aux premières décennies mondiales du XXIe siècle. Votre récit est porté, mais les deux ne sont pas séparables, par une extension géographique non moins remarquable. Une telle extension, à mon avis, ne fait que redoubler les difficultés déjà signalées.

Cette double dimension, temporelle et spatiale, repose donc, ainsi que vous le dites vous-même, sur une série d’opérations qui installent la « comparabilité des données ». Il importe de construire un langage commun. Cette exigence de comparabilité déploie ses effets sur l’axe temporel pour lequel il s’agit de rendre comparable et lisible des époques, des situations et des « états » qui ne le sont pas ; il déploie ses effets sur l’axe spatial où la comparaison se heurte encore à des difficultés de dénomination.
Le charme de la statistique ainsi pratiquée est d’unifier, d’homogénéiser ce qui est hétérogène, distinct et contrasté. Il construit de la « continuité » là où prévaut la discontinuité. C’est pour cette raison que le principe de description et de comparaison des inégalités de revenus du travail, par exemple, est préférable en recourant aux déciles, centiles et dans certains cas aux millimes.
Je vous cite : « Il n’existe jamais de rupture discontinue entre les différentes classes sociales, entre le monde du « peuple » et celui des « élites ». C’est pourquoi notre analyse se fonde entièrement sur des notions statistiques à base de déciles [...], qui ont le mérite d’être exactement définis de la même façon dans différentes sociétés, et qui permettent donc de faire des comparaisons rigoureuses et objectives dans le temps et l’espace, sans chercher à nier la complexité propre à chaque société, et en particulier le caractère fondamentalement continu de l’inégalité sociale » [395-396]. Tel est donc la « beauté » pour reprendre un autre de vos termes de cet instrument que de permettre des correspondances, de rendre commensurable ce qui ne l’est pas.

Mais il me semble que cette opération de mise en correspondance fait bien plus que cela et l’image de la continuité/discontinuité entre « les différentes classes sociales » ne laisse pas d’être étonnante. Que faut- il entendre par là ? Que la réalité n’est jamais subsumable sous les termes d’un conflit radical opposant deux types de classes sociales, les « propriétaires » et les « autres » ? Ce que serait alors l’image de la discontinuité radicale. Qu’elle est plutôt, cette réalité, celle d’une gradation continuée des différences allant du bas vers le haut et que précisément le langage de la statistique permet de restituer ?

Je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir suffisamment, mais il me semble que cette opération technique n’est pas neutre et que le passage du discontinu au continu est aussi un moyen de lisser des rapports d’opposition et de conflits qui interdisent peut-être de penser qu’entre les plus riches et les plus pauvres, c’est n’est pas seulement une affaire de proportion qui se joue. La vieille question, toujours plus d’actualité me semble-t-il, des rapports sociaux de production est ici à proprement parler, totalement impossible à poser.
Comme le disait encore P. Bourdieu, l’instrument théorique est une véritable théorie en acte, et ma question serait alors celle de savoir quelle théorie vous mettez en œuvre en choisissant ainsi de mobiliser vos instruments.
De surcroît, ces passages montrent comment se noue, ici, la tension la plus forte entre les effets neutralisants d’un certain type d’outil statistique et la contenu compréhensif des expériences vécus des inégalités qui, là, semblent tout simplement mis de côté. Mais j’y reviendrai tout à l’heure.
Ces vastes opérations de mise en comparaison dont vous prenez soin de dire qu’elles sont fragiles, discutables, sont donc rendues possibles par l’abstraction du chiffre, par votre effort absolument impressionnant de mise en séries [vous et votre équipe].
Il ressort de cette synthèse et de cette mise en récit au moins deux grands résultats : la structure de répartition du capital et des revenus du capital et du travail est structurellement inégalitaire ; elle l’est massivement en début de période ; elle l’est à nouveau et de plus en plus en fin de période.

Le second résultat que je retiendrais ici est bien sûr que ce qui advient de ces répartitions dans la seconde moitié du XXe siècle — l’après seconde guerre mondiale — est une parenthèse ou, pour le dire avec les temporalités braudéliennes, les « Trente Glorieuses » ne sont qu’une secousse conjoncturelle dans le temps long de la structure et que la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle sont là pour montrer que les effets de cette secousse se sont épuisés.

La morphologie de la structure reprend ses droits, pour ainsi dire, telle une « nature ». L’inégalité structurale en termes de patrimoine et de revenus d’activité retrouve la forme générale d’une dispersion en voie d’extension généralisée.
Tel est, me semble-t-il, ce « fait » brut et massif auquel conduit votre grand récit : la quasi-nature de la structure de répartition des richesses sous forme de capital et de revenus du capital/travail. Cette structure et ces inégalités opèrent à la manière d’une tectonique des plaques et ce qui est susceptible de les faire varier relève sans doute du même ordre de réalité géologique qui est d’un temps long.
Si votre récit s’arrêtait là, il aurait la simplicité et la massivité — sans doute aussi l’inéluctabilité – d’une histoire naturelle parce que précisément l’articulation de la longue durée et de la structure semble montrer que cette « nature » des répartitions échappe, dans ses modifications, à ce qui pourrait relever d’une action humaine, du moins d’une action humaine dont les effets seraient visibles sinon lisibles à l’échelle d’une vie humaine.

Mais il me semble que votre récit est bien plus complexe qu’il paraît et qu’il installe plusieurs voix qui, entre elles, ne sont pas toujours sans tensions ! Si vous me permettez la comparaison — qui vaut ce que valent les comparaisons — je dirais que votre récit est une fugue à trois voix. La première que je viens de rappeler en est la basse harmonique.
La seconde est portée par vos exemples littéraires, je vais y revenir ; la troisième est politique si je puis dire puisqu’elle vise les « conseils » aux princes ; les préconisations politiques essentiellement structurées autour d’un double type d’intervention : l’impôt mondial sur le capital ; l’impôt national et progressif sur les revenus du capital et du travail. Je considère rapidement ces deux aspects de votre récit.

I-2 —. Les narrations littéraires de l’expérience humaine

A vous lire, vous êtes soigneux de vouloir rapprocher l’expérience humaine de la sèche abstraction des comptes. Car il faut bien, peu ou prou, incarner ces chiffres. Le procédé est intéressant puisqu’il consiste, aussi souvent que possible, à juxtaposer ce que dégage la lecture des séries et ce qui est narré, de manière compréhensive, de la vie des hommes et des femmes ; vie saisie au prisme de la littérature ou, plutôt, d’une certaine littérature.

Ce besoin de la juxtaposition est-il suffisant pour répondre à cette difficulté majeure propre à toute histoire longue et sérielle qui est celle de l’éloignement presque insurmontable entre ce que des catégories de mesure actuelles disent ou permettent de dire et ce que l’on cherche à mesurer par de tels instruments ?

Pour la dire encore autrement, on se souvient que C. Lévi-Strauss avait choisi, sur un mode polémique particulièrement virulent, contre J-P Sartre : il revendiquait contre l’existentialisme et pour les sciences sociales, l’éviction définitive du « sujet ». Mort du sujet a-t-on pu dire aussi.
Il reconduisait à sa manière le geste saussurien d’une disjonction entre la langue et la parole, entre la structure et la pratique. En un mot, à ses yeux, l’analyse des structures de l’esprit humain devait s’inscrire dans une autre réalité que celle de la pratique, de l’expérience des sujets.
Il ne semble pas que vous alliez jusque-là. Vous vous efforcez de conjoindre deux récits ou deux voix, celle de la structure et celle de l’expérience ou de la pratique. Mais alors, on est en droit de vous demander de quelle nature est la relation entre ces deux voix ou, pour filer la métaphore, quel est votre contrepoint ? Il me semble, à vous lire de près, que ce rapport n’est pas aussi simple qu’il paraît.
Les exemples que vous empruntez à la littérature sont en effet parlants ; ils sont aussi très bien choisis. On peut toutefois se demander ce qu’ils viennent illustrer ? Comment passez vous de la longue série abstraite aux contours sensibles d’un type donné d’expérience ? Que s’agit-il précisément d’illustrer par l’exemple littéraire? S’agit-il de faire de la littérature telle que vous la mobilisez, un lieu d’expérimentation susceptible d’éclairer par des variations un type ou un style de vie comme dirait M. Halbwachs ?
D’une certaine façon, il me semble que ces deux voies qui forment une part de votre récit expriment une oscillation continue entre deux aspirations qui, sans aucun doute, l’honorent mais, tout en même temps, le menacent. Il y a d’un côté, l’exigence d’une abstraction qui vous permet de construire un certain réel dont vous pouvez, sous contrôle, rendre raison et qui est, celui-ci, sans sujet et sans expériences. Et c’est à ce prix que vous pouvez envisager l’histoire du capital jusqu’au XXIe en conjuguant le temps et l’espace.


Mais il y a, de l’autre côté, cette inquiétude, compréhensible certes mais qui entre en tension avec la première recherche, qui est celle d’une volonté de donner prise à votre récit, de l’incarner parce qu’il s’agit, in fine, d’hommes et de femmes, d’inégalités et de différences tellement importantes qu’elles vont jusqu’à convertir ontologiquement celles et ceux qui les portent.
Ce que donne à voir ces exempla, c’est tout autre chose qu’un simple ratio : ce sont des expériences concrètes qu’enveloppent une culture, des symbolisations, des croyances, des représentations, etc. C’est l’épaisseur de la vie humaine où le capital et ses formes y ressortissent, non plus comme une structure tectonique et immobile, mais bien comme un rapport social. Où le « capital », donc, est « un rapport social ».
Plus encore, le capital y est un éthos, un ensemble de dispositions et, par voie de conséquence, un plan de réalité qui enveloppe des schèmes de représentations que, précisément, les narrations littéraires que vous évoquez dramatisent avec tant de force et de couleurs.
S’il y a un rapport entre vos deux histoires, n’est-il pas plutôt celui d’une relation de détermination et non pas d’une seule « illustration » ou d’une simple « incarnation » : une détermination qui rejoue, à sa manière, la vieille métaphore structuraliste de l’édifice [et ici ce n’est pas à Lévi-Strauss que je pense mais à Althusser] pour laquelle l’ordre structural – de longue durée – est premier et dernier et où les expériences concrètes des narrations littéraires donnent à voir comment l’humain s’ajuste, dans toute l’épaisseur de son existence, à ce qui le conditionne : la valeur d’un capital comme rapport social de domination, etc.
Alors, illustration ou détermination ? Quid de la manière dont s’agencent les deux voix ou les deux récits. Mais dans le cas de la détermination, alors on peut poser la question de savoir ce qui viendrait en déranger le déterminisme précisément.
Quoi qu’il en soit, vous ne dites pas clairement ce qu’il en est ; et j’y vois une raison essentielle : c’est là tout le programme d’une sociologie critique qui entendrait rendre compte de la structure agissante du social en l’univers des conduites effectives et qui soulèverait, à travers le concept de « pratique » ou d’« expérience », l’intelligibilité de cette liaison du social — les structures — et de l’individuel — les pratiques. Autre chose, donc, qu’un simple rapport d’illustration ou d’exemplification.

I-3 —. La rupture du temps de l’action


Si donc la relation entre vos deux premières voix est moins simple qu’elle pourrait paraître, ou du moins, si elle dit bien plus qu’elle n’illustre ou incarne — je remarque cependant sur ce point la quasi-absence du champ lexical de la domination et de ses corrélats —, la question me semble se poser avec plus d’acuité encore pour ce qui est du statut de la politique que vous préconisez. Ce que je vais préciser.

La difficulté, me semble-t-il, dans ce vaste tableau, est de préciser le statut épistémologique que vous attribuez à l’intervention politique dans la dernière partie de votre livre. En effet, si vous admettez que vous vous situez en longue durée et que c’est précisément la longue durée qui vous permet de faire surgir ces propriétés effectives et cachées qui font la « nature » profonde de ce système du capital ;
Si, d’autre part, ce qui vient rompre cette ordonnance ne relève que de l’exogène ou de la conjoncture courte comme les guerres mondiales, alors il faut se poser la question de savoir quelle est le pouvoir de transformation effectif que vous associez aux interventions que vous préconisez ?
Sur ce plan vous n’avez plus, à la différence de l’historien, le recours au temps révolu de la longue durée dont les effets sont tous déployés pour étayer votre position parce que, précisément, vous êtes dans le temps présent de l’action et dans le futur du programme de la politique.
D’ailleurs, je ne puis que constater que pour ce qui est de la seconde moitié du XXe siècle, vous soulignez souvent l’inanité des politiques conjoncturelles et l’impossible mesure de leurs effets réels. Notamment parce que sur ce plan vous bénéficiez du recul du temps et de l’expérience.
Il y a ici, à nouveau, comme une tension qui est celle qui advient entre le nécessitarisme de principe qui accompagne le parti pris de la longue durée et l’idée qu’il serait possible, par le jeu actuel d’interventions, de modifier la physionomie de la structure de répartition.
Il y a là une difficulté qui est, encore une fois, celle de la conciliation des temporalités : le temps long de la structure, le temps court des conjonctures révolues d’un côté et, de l’autre côté, le temps présent de l’irruption de l’action ou de la politique — votre « bataille de Lépante ».
Bien sûr, cette tension que je crois déceler n’enlève rien à la légitimité de vos préconisations, ce n’est pas ce point que je discute ici. Elle porte sur la valeur d’existence que vous attribuez à ce que vous désignez par le terme générique de « capital » et qui, peut-être, a même valeur que le syntagme de « Méditerranée » chez Braudel.

Si je porte jusqu’à son terme l’analogie, alors il me paraît qu’il faut assigner à vos préconisations le statut d’événement, pas même celui de conjoncture ; et que les politiques que vous revendiquez se heurtent, du point de vue de leur interprétation et de leur signification, à ce que peut valoir l’événement : il en est d’indifférents, de létaux, mais il en est aussi de plus productifs. Ce qui est sûr, c’est peut-être qu’il est impossible ici et maintenant d’en dire quoi que ce soit.
Je parle donc de tension au sens précis d’une contradiction possible sur le plan des présupposés de votre description entre la valeur des structures et des conjonctures qui trament votre récit et la valeur d’événement qu’il faut donner à un type d’intervention. En un mot, une fois encore, entre la « structure » et l’« action ».

Je ne parviens pas vraiment à me défaire d’une sorte de perplexité portée par ce contraste étonnant -7-
entre la dimension structurelle et quasi naturaliste de votre description du capital en longue durée, et la fécondité et l’efficacité supposée d’un type d’action que serait ici l’intervention politique.

Cependant, affirmer ceci n’est pas faire l’apologie de l’immobilisme ou de l’abstention. J’ai beaucoup de sympathie pour le héros fitzgéraldien de La Failure qui, se regardant au fond d’une glace, soliloque ainsi : « On devrait par exemple pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir et cependant être décidé à les changer » [Folio : 476].

Mais, sans faire l’apologie de l’immobilisme, il reste que la rupture que vous souhaitez introduire, soulève la difficile question de la « nature » des instruments pour le faire, c’est-à-dire de leur effectivité face aux forces quasi-tectoniques des plaques ou des couches géologiques que semble être la dynamique du « Capital » au XXIe siècle. Autre manière de poser la lancinante question de la « réforme ».
Que peut le fragile esquif d’une politique fiscale progressive contre les masses liquides d’une mer si vaste ? Entendez bien le sens de ma demande : non pas remettre en cause le principe de cette intervention, mais lui attribuer un statut en regard de la fresque que vous dessinez et du postulat de cohérence des principes qui animent votre récit.

Ainsi, pour conclure avec ce premier temps de ma présentation, bien trop long j’en conviens, je voudrais dire qu’il me semble que considérée dans son ensemble, l’immense fugue à trois voix que vous dessinez, « structure », « pratiques et expériences », « rupture » et « temps de l’action politique », ne possède pas la belle ordonnance contrapunctique que l’on voudrait.

Parce que le raccord entre le temps long de la structure et le moment vécu de l’expérience humaine relève plus d’une apposition que d’une explicitation indiquée et discutée ; mais aussi parce que le raccord entre la structure faite nature et le temps de l’action et de la prospective reste indécis. Ce dernier raccord sans aucun doute fait toute la différence entre votre récit et celui de l’historien. Le premier, le vôtre donc, étant orienté par une exigence pratique qui est celle d’une volonté de réforme. L’architecture que vous dessinez avec virtuosité ne laisse pas, cependant, d’interroger, pour le dire encore plus globalement, sur les rapports entre « structure » et « action »
Vous dites souvent vous-même, et c’est là une fois encore une lucidité qui vous honore, que l’ambition réformatrice qui sous-tend vos propositions de 4ème partie est modeste : non pas supprimer les inégalités mais les rendre soutenables, non pas retourner à l’égalitarisme mais préserver ce qui dans les inégalités soutenables peut être un stimulant, une source d’invention, etc.
Cette modestie du projet politique ne se trouve donc pas seulement portée par la leçon de réalisme tirée de ce récit en longue durée ; elle est aussi soutenue, c’est du moins mon hypothèse, par une autre décision politique, cette fois, et qui porte sur la valeur et les fonctions sociales de l’inégalité. Je terminerai mon exposé, déjà bien trop long, par ce point.

II —. La vertu des inégalités : libéralisme versus républicanisme

Le début de votre 4ème partie rappelle clairement, pour introduire à l’analyse de l’évolution de la structure des inégalités, que la réduction de ces dernières, je vous cite : « n’a rien de naturel et de spontané, contrairement aux prédictions optimistes de la théorie de Kuznets » [376] ; vous ajoutez presque dans la même phrase que depuis les années 1970-1980, « ces inégalités sont fortement reparties à la hausse » [Ibidem].
Rien là qui ne soit surprenant. Cette fois-ci, à l’échelle de l’individu, vous allez vous attacher dans les premiers chapitres de cette partie, à montrer que la tendance naturelle et spontanée est celle de l’extension de ces inégalités, et que le système livré à lui-même, c’est-à-dire portée par la spontanéité des mécanismes de marché, ne peut que les favoriser.
Plus encore, vous montrez que le resserrement provisoire de ces mêmes inégalités est porté par le choc des guerres mondiales et par les politiques publiques [376 également]. Il y a donc ici clairement une ligne d’opposition entre ceux qui, à l’égal de Kusnets, ultra-libéraux faudrait-il dire, rappellent leur confiance dans un système qui par ses vertus intrinsèques devrait limiter l’extension de ces inégalités et ceux qui pensent que sans volonté politique, et sans circonstances particulières, le choc exogène des deux guerres par exemple, ce resserrement est ineffectif.
D’un côté, donc, un effet systémique qui repose sur la valorisation d’un type de régime économique qui produirait ses contre-tendances ; de l’autre, l’idée que si la restriction des inégalités est un bien désirable, il faut alors en faire l’objet d’une intervention politique parce que le caractère structural de ces inégalités et leur immobilité voire leur accentuation sur la longue durée ne permettent pas d’imaginer que livrées aux seules forces de la tectonique des plaques, elles puissent se restreindre.
Face à la « nature » du système, il faut dont l’« artifice » d’une intervention et c’est ce cadre qui vous permet de poser l’urgence et l’importance de la politique fiscale que vous préconisez. En même temps, la synthèse que vous proposez de ces tendances dans le chapitre 11 « Mérite et héritage dans le long termes » [599s.] est sans ambiguïté de ce point de vue. Évoquant la supériorité actuelle et durable du rendement du capital sur le taux de croissance, vous dites encore ceci, je vous cite :
« L’inégalité r>g signifie en quelque sorte que le passé tend à dévorer l’avenir : les richesses venant du passé progressent mécaniquement plus vite, sans travailler, que les richesses produites par le travail » [600] et si l’on ajoute à cela, toujours au début de ce même chapitre, que la structure globale du capital et de sa répartition n’a pas changé entre le début du XVIIIe siècle et le début du XXIe siècle, nous avons là tout le portrait d’une quasi-nature qui résiste toujours plus fortement, du fait d’une croissance faible, à toutes les remises en cause.

II-1 —. Les inégalités acceptables et les inégalités extrêmes

Dans une première section intitulée « La question centrale : travail ou héritage ? [Ch. 7 : 380s.] :

« L’inégalité des revenus du travail est certes loin d’être toujours juste, et il serait bien excessif de réduire la question de la justice sociale à celle de l’importance relative des revenus du travail vis-à-vis des revenus hérités. Il n’en reste pas moins que la croyance en des inégalités davantage fondées sur le travail et le mérite individuel, ou tout du moins l’espoir placé en une telle transformation, est constitutive de notre modernité démocratique. »

La formulation est un peu contournée pour désigner ce qui, me semble-t-il, est aussi votre position sur le problème : en termes de justice comparée ces inégalités-là sont moins inacceptables que celles liées à l’héritage. Plus encore, c’est sur cette distinction que repose certains aspects du pacte démocratique moderne.

Qu’est-ce à dire ? Une chose assez classique, somme toute, que Locke, bien plus conséquent que nombre de libéraux du XIXe, disait déjà : fondée sur le « talent » et les « dispositions » que la nature offre, l’inégalité portée par le travail, en tant que ce dernier est mise en mouvement des premiers, n’est pas injuste. Elle est, bien au contraire, l’effet d’un accomplissement des potentialités de notre nature et, à ce titre, elle ne peut qu’illustrer les bienfaits que dieu a distribués.

Mais à une condition bien sûr, que les libéraux du XIXe se sont empressés d’oublier, et qui, pourtant, est essentielle parce que l’univers de Locke demeure celui d’une théorie de la communauté : l’effet cumulatif des distinctions produites et héritées ne doit pas empêcher de limiter la clause de droit exclusif sur la propriété de son travail : celle-ci doit cesser dès lors qu’un homme vient à manquer du strict nécessaire.
Les droits exclusifs de chacun sur ses biens propres doivent s’effacer devant les revendications du nécessiteux qui peut, dès lors, s’approprier certains biens d’autrui. Plus encore, en refusant une telle cession d’une part de ses biens, le propriétaire empiète sur ce qui, désormais, appartient à la personne dans le besoin et, pour cela, mérite d’être puni [2d Traité du Gouvernement Civil, § 37].
C’est ce que l’on a appelé la « clause lockéenne » dont on peut dire, fondamentalement, qu’elle enveloppe tout autant une individualisation du droit que du devoir : la « charité », comme on disait alors, est à comprendre comme un véritable « droit créance ». Et elle ouvre, dans la manière lockéenne de la considérer, au principe même d’une redistribution plus juste ou moins injuste. Elle menace, pour ainsi dire, la stricte légitimité du premier principe de l’accumulation par le travail parce que la société en laquelle se trouvent les individus n’est pas une société d’isolats. La limitation du droit exclusif de propriété ouvre donc une brèche à la conception stricte et individualiste du droit de propriété.

Il est tout à fait intéressant que les chantres du libéralisme moderne se soient empressés d’oublier cet aspect pourtant si décisif revendiqué par l’un de leurs supposés précurseurs. C’est ainsi qu’on peut donner sens aux attitudes d’un Bill Gates aujourd’hui, et d’autres encore, qui redistribue la plus grande partie de leur fortune aux œuvres caritatives reconnaissant au moins implicitement que leurs héritiers devront, à leur tour, déployer par leur travail et leurs talents leurs conditions.

Derrière cette question du droit créance, il y a cette autre idée que d’une génération à l’autre, les différences matérielles produites et accumulées — appelons-ça le « capital » — comme autant d’occasions de distinction, ne devraient pas être « naturellement » être transmises, qu’elles devraient pouvoir redevenir, pour partie tout au moins, les éléments d’un patrimoine commun pour que, précisément, les individus puissent recommencer à déployer et à cultiver leurs propres talents et fortunes.
L’héritage ne devant pas venir parasiter le libre jeu des dispositions et des talents ; ne devant pas faire obstacle à la nature aiguisée par l’effort d’une volonté tendue par le travail. A toutes ces conditions, bien sûr, la différence sinon l’inégalité, ne serait pas redevable d’autre chose que de talents, de la fortune ; en un mot, de l’accomplissement de soi ou ce qu’on peut encore appeler des « mérites ».
Cette dimension assez radicale faut-il le dire de la thèse lockéenne a été occultée par les libéraux du XIXe.
Il y a là, d’ailleurs, comme un fil ténu qui permettrait de retracer une partie des contradictions propres au libéralisme politique et qui se retrouvera jusque dans la fameuse polémique entre Nozic et Rawls sur la question de la prise en compte ou non des « effets » que ne manquent pas de produire l’octroi des « dons » personnels par la nature et qui installent une inégalité difficile de fonder en droit dans une « société bien ordonnée ».
A ce titre, bien sûr, Rawls est au moins en principe, encore plus radical — il a été parfois désigné comme socialiste par ses adversaires — qui voyait dans les dons naturels et les inégalités qu’ils pouvaient générer un facteur à prendre en considération pour penser les conditions d’égalité d’accès aux biens premiers dans la société bien ordonnée.
Pour revenir plus directement au propos qui est le vôtre, s’il s’agit de « croyances », elles sont portées par une histoire, occultée sans aucun doute, mais bien réelle. La question des dons et de l’héritage, la question de la clause lockéenne, ce sont là autant de questions décisives pour comprendre certaines des positions qui ont opposés Communautariens, Libéraux et Libertariens. Ce qui est sûr, c’est que la question devient plus complexe encore, ainsi que vous le dites, lorsque cette séparation entre travail et revenus de la richesse héritée n’est pas faite.
Je me demandais alors si le principe général de votre proposition politique portant sur une taxation du capital — « l’impôt progressif sur les revenus du capital » — ne pouvait pas s’apparenter à cette manière classique que je viens d’évoquer à propos de la « charité » et qui consisterait à faire jouer collectivement une sorte de clause de suspension du droit exclusif de propriété pour organiser, non moins collectivement, si l’on admet que le magistrat qui nous gouverne soit doté d’une réelle volonté politique, la prise en charge des besoins non satisfaits d’un nombre toujours croissant de citoyens ?
Là où Locke se contentait de définir une position de principe dont la valeur, radicale à l’époque, portait sur une manière de relativiser ce qui faisait l’essentiel des sociétés d’ancien régime, à savoir l’héritage, la rente, etc., pour dessiner les contours d’un individu actif se faisant ontologiquement, économiquement et politiquement par le travail, vous vous efforceriez, coeteris paribus, de lui donner une traduction politique.

II-2 —. Le système de justification des inégalités

Mais il y a encore autre chose. Vous dites en p. 415 et suivantes, que ce qui fait la soutenabilité des inégalités de richesses – travail notamment — c’est politiquement, non pas vraiment l’existence d’un système de répression efficace mais, surtout, celle d’un « appareil de justification » — ce sont vos termes — et je vous cite encore :

« La question centrale concerne la justification des inégalités, bien plus que leur ampleur en tant que telle. C’est pourquoi il est essentiel d’analyser la structure de ces inégalités » [415].

Comment faut-il l’entendre ? Je comprends deux choses de cet énoncé. Et de nombreuses annotations brèves me laissent supposer que les deux explications sont vôtres. D’un côté, il importe par l’analyse objective et économique, soutenue par la construction des tendances, de pouvoir imputer causalement tel type d’origine à tel type d’inégalité. Une partie importante de votre étude, notamment dans cette 4ème partie, porte précisément sur l’établissement de cette étiologie, je n’y reviens pas. Ce sont là des aspects de votre recherche qui ont été et seront probablement encore discutés.
Mais, d’un autre côté, il me semble qu’on peut comprendre à travers ce que vous dites, que pour modeste que soit l’objectif de réforme par la fiscalité, il ne s’agit pas de vouloir supprimer les inégalités. Il faut les restreindre, il faut les réduire. Ce qui peut vouloir dire deux choses : le plus qu’on puisse faire est de les réduire ; ou bien, il n’est pas souhaitable de faire plus que de les réduire.?

Du point de vue de la signification, les deux énoncés s’opposent radicalement. Là où le premier indique l’existence d’obstacles à la réduction complète, le second énoncé pose, au moins implicitement, que l’inégalité, du moins que toutes les inégalités ne sont pas bonnes à faire disparaître.
Il me semble qu’on peut trouver de quoi appuyer les deux significations dans votre travail. Je suis désolé de n’avoir pas eu assez de temps pour construire, sur ce plan, un index et des renvois systématiques, mais le champ lexical qui est le vôtre, celui des adjectifs, nombreux, accolés aux inégalités — extrême, insoutenable, etc. ; mais aussi apaisé, soutenable, « paisible », etc. — autorise, me semble-t-il, les deux lectures.
Si je prends la seconde lecture, celle qui souligne, plus ou moins explicitement – plutôt implicitement – qu’il est des inégalités que l’on ne peut pas ou que l’on ne doive pas vouloir faire disparaître, je souhaiterais que vous me précisiez un peu ce que vous entendez par là.
Pour moi, je dirais simplement, que ces amphibologies verbales sont peut-être la rémanence de bien vieux débats et de bien vieilles positions qui ont traversé la pensée politique française depuis la Révolution Française jusqu’à Guizot au moins et qui portent précisément sur le statut des vraies et des fausses « inégalités ».

En gros et pour faire vite, d’un côté, depuis ce qu’on a pu appeler le « républicanisme classique » d’un Rousseau ou d’un Mably, la revendication était que la liberté devait se soutenir d’une égalité devant la loi mais, plus encore, que l’accroissement des inégalités réelles menaçait jusqu’au sentiment d’appartenance à la société commune.

En clair, l’accroissement des inégalités de richesse ne pouvait que contribuer à dissoudre la force du lien social et du sentiment de participation au bien commun. On retrouve, d’ailleurs, cette idée, sous des formes variées chez un Condorcet, un Buonarotti et d’autres encore, selon quoi l’inégale distribution des richesses est génératrice de sentiments indignes et contraires à l’union sociale.
En face de ce « programme » de républicanisme classique, toute une série de réponses libérales ont tenté de montrer que la recherche d’un tel égalitarisme était nuisible non seulement à la liberté mais, in fine, à la solidité du lien social.
Jean-Fabien Spitz, dans un ouvrage déjà ancien — L’amour de l’égalité. Essai sur la critique de l’égalitarisme républicain en France 1770-1830 [Paris, Vrin-EHESS], a magistralement étudié l’éventail de ces réponses et montré, à propos de Mme de Staël, de Benjamin Constant, de Guizot et d’autres encore, qu’il y a tout lieu de tempérer cet égalitarisme républicain sinon de s’y opposer.
Entre autres, parce que il vient toujours un temps où l’instauration et le maintien de cette égalité ne peut se faire que par la contrainte et la violence, ce qui vient contredire le principe premier et libéral de libération de l’individu.?Mais, surtout, parce qu’il faut distinguer entre les bonnes et les mauvaises inégalités. D’un côté, les privilèges et les exemptions indues dont Sieyès a parfaitement posé les principes de l’analyse critique. Ce sont ces formes d’inégalités qu’il faut combattre par l’instauration de l’égalité des droits ;
De l’autre côté, les bonnes inégalités, qui sont le produit naturel de l’interaction et de la collaboration entre des personnes dont l’énergie, les dons, les aptitudes et les talents sont profondément différenciés.

En clair, celles qui sont portées par la supposée nature. De là vient sans aucun doute une part de la justification possible d’un compromis à la Guizot sur le suffrage capacitaire pour tenter de faire la synthèse entre vision républicaine et conception libérale de l’Etat. Un sens parmi d’autres à l’injonction « Enrichissez-vous » !

Ma dernière question sera donc celle-ci : quel est le socle doctrinal qui permet de fonder en principe l’idée qu’il n’est pas possible et, peut-être, pas souhaitable de réduire toutes les inégalités ? Votre posture est-elle, finalement, un héritage de la tradition républicaine classique ou reconnaît- elle, à la manière classique et libérale, le fait de la nature et de ses distinctions arbitraires légitimées.

L'Association des amis de Thorstein Veblen ©