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Bernard Drevon/Jean Minard- Éléments pour une histoire du Moyen-Orient de 1914 au début des années 1980 Imprimer

 

Quelques éléments sur l'histoire du Moyen-Orient de 1914 au début des années 1980

 

Ce texte vise à donner quelques repères sur l'histoire du Moyen-Orient. Je tiens à signaler qu'il est très directement inspiré pour les deux tiers d'un cours de khâgne B/L donné au Lycée du Parc dans les années 1980 et 1990 par mon excellent collègue historien Jean Minard aujourd'hui retraité comme moi. Il en constitue un résumé, sans doute maladroit. J'ai aussi intégré des éléments de l'oeuvre de Georges Corm et de Jean-Pierre Filiu - note de lecture extraite du dernier numéro d'Alternatives internationales (voir bibliographie en fin de texte). Pour limiter mon propos j'ai décidé de m'arrêter pour le moment à l'année 1979 (tout en ouvrant quelques perspectives vers la période contemporaine). Celle-ci semble marquer une rupture historique et idéologique avec le déclin des idéologies modernistes et la montée en puissance de la religion comme facteur clivant dans cette région du monde. Ce bref rappel vise modestement à donner quelques clés d'interprétation à la situation contemporaine, incompréhensible sans ce retour au passé.

Bernard Drevon, Lyon, février 2013

Introduction

Le terme Moyen-Orient est d'usage assez récent. D'après Jean-Pierre Filiu, Le nouveau Moyen-Orient, Fayard - 2013, il est inventé par un amiral américain en 1902, Alfred Mahan qui recherchait les clés de l'hégémonie géostratégique. Il est utilisé couramment à partir de la Deuxième Guerre Mondiale notamment sous l'influence de l'armée et de la diplomatie britannique. Cette expression présente un caractère flottant selon les chancelleries et les auteurs. Ici il est défini comme un ensemble comprenant les pays arabes d'Asie (plus Israël après 1948), l'Égypte, la Turquie, et la Perse-Iran. L'Afghanistan (qui joue un rôle mineur à l'époque) et l'Afrique du Nord-Ouest sont laissés de côté.

Ce bloc est loin de représenter un ensemble homogène. Certes, il existe des points communs : le climat (sécheresse) ; la répartition des hommes là où l'eau est présente ; la rareté des terres cultivables et cultivées ; la domination de la paysannerie, souvent pauvre, avec cependant un tissu urbain de vieille tradition. La religion, l'islam, constitue le facteur principal d'unité (90 % des habitants sont musulmans) et ils ont le sentiment d'appartenir à une communauté de croyants (la Umma) ce qui constitue un fait culturel majeur.

Mais des éléments de diversité ne doivent pas être négligés, bien au contraire :

- la religion justement - l'islam a ses clivages : sunnites, chiites, alaouites, druzes ; de nombreuses minorités chrétiennes particulièrement dans le Nord du Moyen-Orient : coptes en Egypte, Arméniens, « Grecs » orthodoxes en Turquie, Liban, Syrie, maronites au Liban... Enfin les noyaux juifs ne manquent pas en Irak et de plus en plus en Palestine, puis en Israël.

- L'absence d'unité ethnique : les Arabes dominent, mais il y a aussi des Turcs les Persans et des Kurdes.

- Pas non plus d'unité linguistique : l'arabe, le turc, le persan. L'hébreu réapparait comme langue parlée en Palestine à la fin du XIX ° siècle.

- L'unité politique est réalisée sous l'égide de l'Empire ottoman en 1914 pour une grande partie de la zone, mais l'Egypte, la Perse et la péninsule arabique lui échappent.

Confusions grossières à éviter :

Tous les Moyens-Orientaux ne sont pas arabes

Tous les Arabes ne sont pas musulmans (10 % environ sont chrétiens)

Tous les Israéliens ne sont pas juifs (76 % de Juifs, 20 % d'Arabes qui ne sont pas tous musulmans, et des minorités Druzes, Circassiennes et Arméniennes).

Bref la complexité est caractéristique de cet univers moyen-oriental.

 

Le Moyen-Orient et la première guerre mondiale : un tournant décisif


La région est principalement sous domination ottomane. Toutefois l'Égypte devient un protectorat britannique en 1914, ce qui ne change pas grand chose au contrôle qu'y exerçait déjà la Grande-Bretagne. Celle-ci constitue sa base arrière de son action militaire et diplomatique au Proche Orient.

La Perse est officiellement hors de la guerre (neutralité). Cependant, les Russes pénètrent au Nord (Azerbaïdjan) et les Anglais au Sud.

L'Empire Ottoman qui s'étend de l'actuelle Turquie jusqu'au sud de la péninsule arabique, (bande côtière le long de la Mer Rouge) en passant par l'Arménie, le Kurdistan, l'actuelle Syrie, le Liban, la Palestine, est la principale puissance de la région en 1914. Pour lui la guerre est très dure et mène vite à son épuisement. La guerre est moderne, coûteuse en moyens matériels et au-dessus des moyens de ces régions encore peu développées.

 

I - L'effondrement de l'Empire Ottoman

L'empire est envahi au Nord par les Russes en 1916, en Palestine par les Anglais en 1917, puis en septembre 1918, et finit par s'effondrer en octobre 1918 ; armistice de Boudros le 30 octobre. L'armée est en pleine décomposition, l'économie est totalement désorganisée. La guerre donne lieu au massacre des Arméniens (entre 600 000 et 1 500 000).

II - Pendant la guerre, le progrès de deux nationalismes

La révolte arabe dans l'empire ottoman

Depuis la deuxième moitié du 19 ° siècle, la renaissance du nationalisme arabe est en marche. Elle s'insère dans un mouvement plus large de renouveau de l'Islam, sans se confondre avec lui : les Arabes chrétiens, de Syrie surtout, y jouent un rôle essentiel. Le nationalisme arabe trouve un aliment dans l'expansion européenne (Tunisie 1881 ; Egypte en 1882 pour les Anglais). Mais il se nourrit aussi du despotisme turc, voire du nationalisme turc lui-même voisin et rival. À l'aube du XX ° siècle des ouvrages sont publiés qui revendiquent un État arabe indépendant.

Ce nationalisme arabe est encouragé par les Britanniques pour affaiblir l'empire ottoman en nourrissant un sentiment anti-turc. Des contacts se nouent entre les consuls généraux en Egypte et Hussein, chérif du Hedjaz (dans la péninsule arabique). Hussein joue en apparence, la passivité entre Anglais et Turcs, qui le pressent de mener la « guerre sainte », mais il négocie avec la Grande-Bretagne et entre en relations avec les sociétés secrètes nationalistes du Croissant Fertile. Hussein est l'initiateur d'une politique qui est un des axes majeurs de la compréhension de l'histoire du Moyen-Orient au 20 ° siècle : ses ambitions sont surtout dynastiques, il s'agit de mettre en place un État Arabe conservateur dominé par sa famille avec la protection britannique, celle-ci étant jugée indispensable.

Le 5 juin 1916, Hussein prend la tête de la révolte contre les Turcs avec le soutien logistique anglais (voir Lawrence d'Arabie, conseiller de sa majesté). Il se proclame « rois des arabes ». La guérilla progresse peu à peu vers le Nord. Le 30 septembre 1918, Damas est enlevé, les Anglais arrivent quelques heures plus tard.

Un nationalisme venu d'ailleurs : le sionisme

Le sionisme est avant tout un nationalisme, mais très original. La conscience pour les Juifs d'être une nation s'enracine dans un passé lointain. Chassés en 70 après JC (destruction du temple de Jérusalem par les Romains) de la Palestine, ils font preuve d'une exceptionnelle volonté de survie en tant que nation fondée sur les traditions religieuses du peuple (Bible, et ses interprétations -Talmud, Kabbale). Cependant a disparu à peu près l'idée que cette nation pouvait avoir une incarnation temporelle, un État. La référence constante à la terre d'Israël finit par devenir plus rituelle et religieuse que politique.

Les Lumières, la Révolution Française, et ses suites aboutissent dans un premier temps à l'intégration des Juifs dans les sociétés européennes. Mais l'antisémitisme renaissant à la fin du 19° (voir affaire Dreyfus en France), les pogroms en Russie et en Europe de l'Est favorisent chez quelques intellectuels d'Europe de l'Est surtout, la naissance du sionisme, mouvement nationaliste au départ laïque, moderniste, fortement teinté de socialisme. Il s'inscrit toutefois dans la tradition religieuse en revendiquant l'implantation de la nation juive en Palestine, territoire symbolique des Hébreux. Le mouvement connaît un élan nouveau à partir des années 1880 avec Léo Pinsker, Autoémancipation - Berlin 1882, brochure favorisant une première vague d'immigration en Palestine et la fondation des premières colonies (vague s'ajoutant aux juifs établis en Palestine depuis toujours - au nombre de 20 000 environ). À l'extrême fin du siècle, Théodor Herzl (juif assimilé, né à Budapest, et élevé à Vienne) donne un second souffle au mouvement. En 1896, il publie L'État juif, essai d'une solution moderne au problème juif et, en 1897, il convoque à Bâle le premier congrès sioniste, d'où sort « l'organisation sioniste mondiale ».

En Palestine, au début du 20° siècle, les colonies juives se développent : animées par une élite, elles adoptent des méthodes modernes, souvent collectivistes ( les « kibboutz » - le premier date de 1911). Mais elles le font dans une volonté d'autosuffisance et d'isolement par rapport aux autres habitants de Palestine (voir la fondation de Tel Aviv en 1909 aux portes de la ville arabe de Jaffa).

Les bases des conflits futurs sont posées : le sionisme est un produit d'importation en Palestine, caractérisée par son homogénéité totale et son modernisme face à la population autochtone pétrie de traditionalisme d'une province périphérique de l'Empire Ottoman en pleine décomposition. D'emblée la cohabitation est difficile avec les Arabes malgré le faible nombre de juifs (70 000 en 1914) - des incidents violents éclatent sporadiquement entre les deux communautés.

Remarque : cette présentation n'a pas la prétention d'épuiser les significations sur sionisme.

La Palestine enjeu international : la déclaration BALFOUR (1917)

Le jeu des grandes puissances vient compliquer considérablement la situation. L'année 1917 est de première importance.

- la chute du Tsar (symbole de l'antisémitisme) en avril, l'entrée en guerre des USA (où le mouvement sioniste s'est beaucoup développé) facilitent le rapprochement entre le sionisme et les puissances de l'entente ;

- surtout, le 2 novembre 1917, la Grande-Bretagne prend une initiative spectaculaire. Son ministre des Affaires étrangères, Balfour fait connaître publiquement sa position sur la place des juifs de Palestine.

Citation : « Le gouvernement de sa Majesté envisage favorablement l'établissement en Palestine d'un foyer national juif et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de ce projet, étant bien entendu qu'il ne sera rien fait qui puisse porter atteinte aux droits civils et religieux des communautés non juives existant en Palestine ou aux droits et au statut politique dont jouissent les juifs dans tout autre pays. »

Ce texte très ambigu est d'une extrême importance. Les sionistes le perçoivent comme fondamental, une première reconnaissance internationale légitimant leur action nationaliste. Le Royaume-Uni y voit une façon de s'attirer la sympathie des juifs, sans autre engagement, un simple geste diplomatique, sans grande portée.

III - Le démantèlement de l'Empire Ottoman

1 - Il est acté par le Traité de Sèvres (11 août 1920)

Certains aspects méritent d'être soulignés tant ils figurent encore dans l'actualité la plus brûlante : par exemple l'autonomie du Kurdistan est reconnue ; tous les pays arabes de l'Empire sont retirés à la Turquie et donnés en mandats à la France et à la Grande-Bretagne.

2- Le Moyen-Orient livré aux grandes puissances européennes

Le retrait turc laisse le champ libre aux espérances des peuples arabes. Celles-ci vont être déçues car France et Grande-Bretagne ont des visées sur cette zone. La Grande-Bretagne apparaît comme la puissance dominante en 1919, mais la France protège le Liban et ses catholiques depuis le XIX° siècle.

Cependant la Grande-Bretagne est empêtrée dans les promesses contradictoires faites pendant la guerre :

Promesse à Hussein du Hedjaz d'un grand royaume arabe ce qui encourage ses fils à s'installer après la victoire, Fayçal en Syrie, Abdallah en Irak.

Accords secrets franco-anglais (dits SYKES-PICOT) du 16 mai 1916 du nom des plénipotentiaires britannique (Mark Sykes) et français (François Georges Picot). L'indépendance de « l'État arabe ou la confédération d'États arabes » y est conçue comme formelle, France et Grande-Bretagne se partageant les sphères d'influence » et « d'administration ». Ces accords secrets sont d'une extrême importance puisqu'ils vont dessiner les frontières des États arabes encore en vigueur aujourd'hui, tout en empêchant le développement du nationalisme arabe pourtant officiellement soutenu par les puissances coloniales contre les Ottomans (voir aussi conclusion générale).

Rappelons la Déclaration BALFOUR de 1917 qui explique pourquoi la Grande-Bretagne tient à garder la partie de la Palestine qui devait selon les accords SYKES-PICOT être internationalisée.

Finalement France et Grande-Bretagne se partagent les parties arabes de l'ancien Empire Ottoman (conférence de San Remo 5 mai 1920 sous l'égide de la SDN). La France s'installe en Syrie. Fayçal s'installe en Irak (sous contrôle britannique) et son frère Abdallah est nommé émir de Transjordanie par les Anglais.

Conclusion

Pour les Arabes la guerre marque tout à la fois les progrès du nationalisme et les déconvenues qu'impose le jeu des grandes puissances. La déception est immense : les Arabes ont le sentiment d'être simplement passés d'une sujétion à une autre. Tout est en place !

L'Entre-Deux-Guerres


L'évolution du Moyen-Orient entre les deux guerres est paradoxale : à la fin du premier conflit mondial, les Turcs sont vaincus, les Persans, pourtant neutres en principe, envahis partiellement, les Arabes du côté des vainqueurs ; or les 20 ans qui suivent voient un vigoureux redressement national pour les Turcs, mais aussi pour les Persans, alors qu'au contraire la domination européenne sur les Arabes s'alourdit.

I- Fondation de la Turquie moderne

Nous ne développerons pas beaucoup ce point. Signalons toutefois que le nationalisme turc a fait une poussée vigoureuse dans l'Empire Ottoman au début du XX° siècle. Un meneur d'hommes Mustapha Kemal propulse brutalement la Turquie dans le monde moderne. Kemal est un général qui galvanise la population en luttant victorieusement contre les Grecs (soutenus par les Anglais) à qui le Traité de Sèvres (1920) avait accordé Smyrne et sa région. Le Traité de Lausanne de 1923 avalise cette victoire d'où il résulte un échange massif de population : 125 000 Turcs quittent la Grèce, 1 100 000 Grecs la Turquie !

Le sultanat est aboli en novembre 1922, en 1923 la République est proclamée, Kemal est président. Il prendra le nom d'Ataturk.

Il engage une modernisation autoritaire du pays et impose une vraie révolution culturelle en s'attaquant résolument à l'Islam (suppression du Califat et expulsion du Calife - l'Islam n'est plus religion d'État). La Turquie est le premier État laïc en pays musulman et, pour longtemps, le seul. Malgré l'impopularité de la politique anti-religieuse, elle ne met jamais en péril l'expérience kémaliste. Le passage à la modernité est perçu comme un progrès par les élites, l'armée, et finalement le peuple.

II- Les efforts de redressement de la Perse

Le pays est au bord de l'anarchie. Un chef de guerre, Riza Khan devient chef du gouvernement en octobre 1923. En 1925, il dépose le châh Ahmed et maintient à son profit la monarchie en fondant la dynastie des Pahlevi ; il règne jusqu'en 1941.

Il met en place une dictature de fait : contrôle policier, suppression des libertés individuelles, exil, prison ou assassinat des opposants... Un rapprochement s'esquisse avec l'Allemagne hitlérienne (prétendu caractère aryen commun aux deux peuples, échanges commerciaux, tradition).

Un processus de modernisation économique est engagé (chemin de fer transiranien). Des mesures en faveur de l'éducation sont mises en place (université en 1935). Le port du voile est interdit en 1935. La Perse devient l'Iran en 1935.

Le pétrole fait l'objet de vives tensions. L'exploitation en est contrôlée par la Grande-Bretagne. Il permet de ravitailler la flotte anglaise. Des crises sporadiques éclatent pour la croissance des royalties versées à l'Iran et la délimitation des concessions. Malgré tout la société anglaise Anglo-Iranian Oil Company conserve pour 60 ans en 1933 le droit d'exploitation.

La Grande-Bretagne conserve une forte influence, même si l'Iran s'efforce de se dégager de la pression de ses ex-envahisseurs.

Le clergé chiite conserve un poids social, économique et moral considérable. Le maintien de la monarchie est autre signe du lien avec la tradition. L'État est aux mains d'une oligarchie qui profite de sa situation privilégiée. Pas grand chose de commun donc avec la Turquie de Mustapha Kemal Ataturk.

III- Les pays arabes sous influence

France et Grande-Bretagne contrôlent le monde arabe. La présence étrangère contribue à la « balkanisation » du monde arabe et entrave la constitution de la « nation arabe » souhaitée pendant la guerre.

Pour les Arabes, d'Asie surtout, l'entre-deux-guerres est le temps de la frustration et de la colère face aux promesses non tenues.

France et Grande-Bretagne favorisent l'arrivée au pouvoir d'élites traditionnelles, peu capables d'affronter les problèmes posés par l'organisation d'États modernes.

A- L'Égypte

1/ Les « fausses indépendances » du pays

La guerre a favorisé la poussée du nationalisme qui s'incarne dans le WAFD, parti d'inspiration laïque et nationaliste. Le parti réclame l'indépendance, mais il se heurte au refus britannique : graves émeutes en 1919 - un million de morts ! En 1922, la Grande-Bretagne met fin formellement au protectorat, mais l'occupation militaire anglaise se poursuit et le haut commissaire britannique demeure tout puissant. Les Anglais favorisent un jeu à trois entre le sultan (devenu roi en 1923) le WAFD, et eux-mêmes. Le WAFD accède au pouvoir en 1936 et signe un traité avec les Anglais qui maintiennent néanmoins l'essentiel de leurs intérêts : troupes, utilisation de l'espace aérien égyptien, occupation du pays en temps de guerre. Le roi Farouk règne formellement sur l'Égypte.

2/ Transformations de l'économie et de la société

Une certaine croissance économique (coton) profite à une bourgeoisie locale de commerçants, de propriétaires terriens, de professions libérales. Cette bourgeoisie est avide d'indépendance nationale tout en maintenant des liens étroits avec l'étranger (Grecs, Italiens, Français, Libanais).

L'instruction primaire et supérieure progresse. En 1927, Hassan Al Banna fonde les « Frères musulmans » qui connaissent vite des succès appréciables. Des groupes sont aussi influencés par les fascismes européens « Jeune Égypte ».

B- Le mandat Français : Syrie et Liban

La France y pratique une politique incertaine, fortement empirique ; derrière le paravent de proclamations généreuses (« permettre aux populations de s'éduquer elles-mêmes »...), il s'agit de colonialisme pur et simple, avec pilotage à vue pour assurer au mieux les intérêts supposés de la puissance mandataire. Elle croit d'abord habile de jouer les particularismes, et essaie un morcellement en cinq unités (politique du général Gouraud de 1920 à 1922), puis met en place deux ensembles seulement : la Syrie et le Liban.

1) La Syrie

Le général Gouraud enjoint par ultimatum au roi Fayçal d'accepter le mandat confié par la SDN à la France. Devant la résistance des Syriens, la France envoie un contingent doté de chars et d'artillerie lourde qui écrase les forces arabes (bataille de Meyssaloun). Le roi s'enfuit à Londres et devient finalement roi d'Irak.

Les Français jouent la division des minorités de la montagne contre le nationalisme des villes et de l'intérieur : outre le Grand Liban, ils tentent de créer trois autres États : Damas , Alep, (avec un statut spécifique pour Antioche et Alexandrette) et un « État des alaouites » sans précédent historique, géré par un gouverneur français. (Voir JP. Filiu, Le nouveau Moyen-Orient, op. cit.).

Mais à partir de 1925 débute la « Grande Révolte syrienne » dans une région archaïque, le Jebel Druze. Un Conseil National de la Révolution exige l'indépendance de la Syrie, avec égalité des droits entre toutes les confessions. Les Français analysent ce soulèvement comme une tentative anglaise de déstabilisation. La révolte gagne Damas, qui est bombardée en octobre 1925 (des centaines de victimes). Une Constituante est élue en 1928, puis en 1932, mais la tutelle suspend à chaque fois le processus électoral. L'agitation permanente culmine en 1936 : la France du Front Populaire se montre alors plus conciliante. Un traité prévoit la fin du mandat d'ici trois ans ; il ne sera jamais appliqué faute de ratification du Parlement français.

2) Le Liban

Depuis le 19° siècle, les liens sont traditionnels entre la France et les Maronites (catholiques orientaux). En septembre 1920 est créé un Grand Liban. Les Français ajoutent au « petit Liban » de l'Empire Ottoman de peuplement maronite homogène, Beyrouth et des régions à population musulmane. L'objectif est de donner plus de territoire aux chrétiens.

Mais cette politique est grosse de risques : l'équilibre fragile sera peu à peu rompu par la démographie plus forte des musulmans ; d'autre part, les nationalistes syriens n'accepteront jamais ce qu'ils considèrent comme une amputation de leur pays. La République du Liban est créée en 1926, avec une Constitution qui préserve les droits des différentes confessions.

C- Les royaumes hachémites : Irak, Transjordanie

Hachémites parce que sous l'autorité des fils de Hussein du Hedjaz, chef de la dynastie hachémite.Il s'agit des États issus du mandat britannique. La politique de la Grande-Bretagne est claire : s'appuyer sur les Hachémites pour maintenir son hégémonie sur la région.

1/ L'Irak

La Grande-Bretagne écrase tout d'abord une longue insurrection de mai 1920 à 1921 (10 000 morts). En août 1921, elle place sur le trône Fayçal, qui vient d'être chassé de Syrie par les Français. Le royaume collabore étroitement avec les Anglais. La dynastie hachémite règne jusqu'en 1958 date de création de la République. Le pouvoir est en fait partagé entre le roi et les fonctionnaires anglais : « tête britannique, mains irakiennes ».

Le pays est hétérogène : les Arabes constituent les 3/4 de la population ; les chiites sont majoritaires, mais frustes, sans élite ; les sunnites (1/3) des habitants se comptent parmi la bourgeoisie des villes et les tribus de la plaine. La Grande-Bretagne confie aux sunnites la direction du pays. Mais on trouve aussi des Kurdes, des Juifs, des Chrétiens, des Persans.

L'armée joue un rôle capital dans l'essor du pays. Le pétrole est abondant dans le Nord surtout : en 1928 apparaît l'Irak Petroleum Company contrôlée par des capitaux anglais, français et américains.

Devenu formellement indépendant en 1930, entré à la SDN en 1932, l'Irak se pose comme le leader potentiel du monde arabe.

2/ La Transjordanie

Partie du mandat britannique situé à l'Est du Jourdain. En 1921, les Anglais installent Abdallah, frère de Fayçal, en tant qu'émir de la Transjordanie. Il gouverne jusqu'à sa mort en 1951, après avoir été proclamé roi en 1946. Le pays vit des subventions anglaises, se dote d'une armée forte (la Légion arabe) et joue un jeu politique subtil consistant à tenter de créer un grand royaume arabe ayant le soutien anglais. Il met la pression sur la Syrie française et cherche à s'entendre secrètement avec les Juifs.

D- La péninsule arabe

La chute de l'Empire Ottoman débouche sur le morcellement en cinq États : le Yemen, l'Assir, le Chammar et surtout d'une part le Hedjaz dirigé par Hussein et d'autre part le Nedj sous Ibn Saoud. L'essentiel est la montée en puissance de ce dernier, remarquable chef de guerre. En 1924, Ibn Saoud envahit le Hedjaz, où se trouvent les lieux saints de l'Islam, qui est annexé. Ceci deviendra l'Arabie Saoudite en 1932.

Une rivalité supplémentaire divise le monde arabe, entre Saoudiens et Hachémites. En 1938, commence l'exploitation pétrolière, confiée à une compagnie américaine. Un lien indissoluble liera les intérêts américains et saoudiens sur le plan du pétrole. Subsistent de petites entités : le Yemen, Oman, le Koweit, Barhein. Aden devient colonie anglaise en 1935.

IV - Le cas de la Palestine : l'émergence d'un « quasi-État » juif

Ce qui s'y passe est de première importance pour le Moyen-Orient, parce que se mettent en place les conditions d'un affrontement entre deux logiques, entre deux nationalismes, que les circonstances rendent de plus en plus inconciliables. Les données du problème sont complexes, mais on ne saurait minimiser le rôle de la Grande-Bretagne, qui s'empêtre peu à peu dans une contradiction sans issue : protéger la communauté juive minoritaire, à qui ont été faites des promesses (déclaration Balfour), tout en cherchant à apaiser les craintes que l'implantation croissante des Juifs fait naître chez les Arabes.

A- L'implantation juive

Après la première guerre, la communauté juive de Palestine est encore bien modeste : 65 000 membres en 1919, soit 1/10° de la population ; mais elle s'accroît très vite entre les deux guerres : 425 000 en 1939, soit 1/3 des habitants, d'une part à cause des restrictions à l'immigration vers les USA (1921-1924), d'autre part, à partir de 1933, à cause des arrivées en provenance d'Allemagne.

Le fait majeur est que cette implantation se fait en totale opposition avec l'environnement : deux mondes se juxtaposent, dont les systèmes de valeurs sont parfaitement étrangers l'un à l'autre. Fortement minoritaire, la communauté juive s'organise, au point que se met en place un « quasi-État » à qui il ne finit de manquer que la souveraineté internationale et le contrôle exclusif d'un territoire déterminé.

Des organisations internationales et locales structurent le phénomène :

- l'Organisation sioniste mondiale

- l'Agence juive

- sur place, un véritable gouvernement se met en place : le Conseil National, élu à la proportionnelle, ce qui favorise l'émiettement des partis politiques.

- La Confédération Générale du Travail juive (Histadrout) dirigée par Ben Gourion qui s'appuie sur une population largement gagnée aux principes socialistes et très politisée.

- La Haganah, milice armée fondée en 1920.

B- Les rapports avec les Arabes

La présence juive ne peut que susciter la méfiance, puis l'hostilité des populations arabes. Les Juifs sont divisés : les uns croient à la reconnaissance mutuelle, d'autres, rêvent d'un État juif qui dominerait toute la Palestine et repoussent toute entente avec les Arabes. Entre les deux, la majorité est d'accord pour élargir la tête de pont sioniste en arrivant à un modus vivendi avec les Arabes, sans qu'il soit encore question d'un État juif. Ce modus vivendi s'avère vite une chimère, dans une région où le nationalisme arabe est en plein essor : les nouveaux venus juifs sont les porteurs d'une agression culturelle qui met en cause la survie de la société arabe. Les Juifs se trouvent face à leurs contradictions car ils sont majoritairement porteurs d'idéaux comme la démocratie, l'égalitarisme, le socialisme...

Deux problèmes cristallisent cette opposition : la terre et l'immigration. Juifs et Arabes s'affrontent dans un conflit d'intérêts total.

Pourtant après la guerre, la collaboration semble possible et est même souhaitée par Hussein et Fayçal son fils. Mais les Arabes attendent des Anglais un grand royaume de Syrie. Ces espoirs sont déçus et Fayçal doit se contenter de l'Irak sous mandat britannique. Dès lors, l'hostilité aux sionistes devient le ciment du nationalisme arabe.

Des émeutes anti-juives secouent régulièrement la région et la Grande-Bretagne est prise au piège de ses contradictions : réaffirmation des principes de la déclaration Balfour (1921), puis annulation de celle-ci (1929). Grande révolte arabe en 1936 qui tourne aussi à l'insurrection anti-britannique. Les Anglais penchent pour la régulation de l'immigration juive ce qui ne calme pas les nationalistes arabes : fin 1937, reprise de la violence sous forme d'une guérilla anti-britannique. Les Anglais s'appuient sur une police auxiliaire juive, l'Irgoun qui lance une campagne de représailles contre les populations arabes.

Les Anglais, suite à la conférence de Saint-James de 1939, décident de limiter strictement l'immigration juive, d'interdire le rachat de terres par les Juifs. Cette politique est appliquée avec rigueur ce qui calme les Arabes mais radicalise le mouvement sioniste.

La situation est alors totalement bloquée entre sionisme radicalisé, nationalisme arabe déçu et frustré et puissance mandataire d'abord protectrice de la colonie juive , puis des populations arabes...

Conclusion

Les rivalités entre puissances coloniales se substituent à la domination ottomane

La balkanisation du Moyen-Orient s'est précipitée.

Le nationalisme arabe se développe, mais sur un fond permanent d'échec et de divisions, avec une assise populaire incertaine, le mouvement étant dirigé par des notables.

Ce nationalisme arabe est tiraillé entre tradition et modernité et confronté à l'intrusion d'une communauté juive aux valeurs étrangères aux valeurs de la région.

 

La Deuxième guerre mondiale et ses prolongements

 

Son importance est moindre pour le Moyen-Orient que la première guerre mondiale. L'enjeu pétrolier de la zone commence toutefois à grandir. Essentiel cependant est l'affaiblissement des puissances coloniales locales, Grande-Bretagne et France.

I- Faits majeurs (NB : certains aspects ne sont qu'évoqués)

A- Les Pays non arabes

1- La neutralité turque

2- L'Iran très impliqué dans la guerre

Depuis 1914, le nationalisme iranien éprouve de la sympathie pour l'Allemagne. C'est le prétexte à l'invasion du pays au Nord par les Soviétiques et à partir de l'Irak par les Britanniques. C'est un passage stratégique pour l'aide aux Russes.

B- Le Moyen-Orient arabe dans la guerre

1- Traits généraux

Les sympathies pro-allemandes que manifestent souvent les Arabes sont à bien comprendre : l'Allemagne est la seule grande puissance qui n'a jamais exercé de domination directe sur le Moyen-Orient ; elle est adversaire de la principale puissance coloniale de la zone, la Grande-Bretagne ; la démocratie n'a guère été mise en œuvre dans la région par les puissances qui s'en réclament ; l'antisémitisme nazi est plutôt bien perçu.

Les possibilités d'intervention allemandes sont limitées. A partir de 1942, le contrôle des Anglais sur la région est à peu près complet. La France est présente, mais souffre des divisions entre Vichy et France Libre. Fait majeur : le début de la présence américaine en Arabie Saoudite avec l'ARAMCO qui obtient le monopole de l'exploitation du pétrole. L'Arabie signera un pacte avec les Américains destiné à réguler le marché mondial du pétrole. Elle jouera un rôle majeur en ce sens tout au long de l'après guerre et deviendra l'allié des Américains dans la région, malgré son régime théocratique et intégriste rétrograde.

2- L'Égypte

La Grande-Bretagne reprend le contrôle du pays et fait face aux Italiens et à Rommel. A la fin de la guerre, le sentiment national égyptien est bouillonnant.

3- L'Irak

Forte opposition aux Britanniques, mais brisée par l'armée anglaise dès 1941.

4- Les États du Levant : Syrie et Liban

Ils sont sous le contrôle de Vichy jusqu'en 1941. Les Anglais interviennent en 1941 et le contrôle politique passe à la France Libre. L'indépendance des deux pays est alors proclamée. La situation est très confuse.

En 1946, Britanniques et Français quittent les deux pays, sans aucun traité accordant des privilèges à l'ancienne puissance mandataire. La Syrie refuse toujours de reconnaître le Liban, dont elle conteste la légitimité.

5- La Palestine

Elle est encore le théâtre du conflit triangulaire entre Arabes, Juifs et Anglais. Les premiers font preuve d'une grande passivité. Les Juifs de plus en plus nombreux (553 000 en 1945) soutiennent l'effort de guerre anglais mais s'opposent à la politique juive du Royaume-Uni. Dès 1944, l'Irgoun mène une campagne terroriste contre les Anglais. La communauté décide de façon formelle de la création d'un Etat Juif en Palestine : conférence de l'hôtel de Biltmore à New-York en mai 1942. L'évolution est accélérée par la révélation progressive du génocide.

Conclusion

À l'issue du conflit, la puissance dominante est plus que jamais la Grande-Bretagne. La France s'est effondrée. La Grande-Bretagne a des points d'appui un peu partout dans la zone. Elle favorise la création de la Ligue Arabe croyant accroître son influence. Mais elle n'a plus les moyens de ses ambitions en fait.

Les Arabes sortent de la guerre décidés à s'organiser. Ils fondent la Ligue des États Arabes (22 mars 1945). Mais il n'y a pas vraiment de supra-nationalité. La Ligue se veut plus un forum d'idées, un centre d'échanges qu'un instrument pour l'action. Elle est traversée de fortes oppositions (Syrie/Irak ; Hachémites/ Saoudiens).

La source principale de tension dans la région est constituée par le dynamisme croissant de la communauté juive de Palestine.

II - La Turquie et l'Iran dans la guerre froide

A- Les échecs soviétiques

L'URSS se trouve tenue à distance géographiquement et diplomatiquement du monde arabe.

1- En Iran

Après une courte période d'incertitude pendant laquelle les Soviétiques soutiennent une République Populaire autonome d'Azerbaïdjan et une République Populaire Kurde, l'Iran soutenu et poussé par les Anglais, impose son autorité en 1946 sur ces territoires. L'URSS renonce au contrôle des champs pétroliers iraniens.

2- En Turquie

L'URSS exerce d'abord une forte pression pour le contrôle des détroits et sur certains territoires. Les Occidentaux semblent disposés à des concessions puis adoptent une position beaucoup plus ferme à partir de 1947 (Doctrine Truman et guerre froide). La Turquie abandonne la neutralité et se rapproche des USA jusqu'à entrer dans l'alliance atlantique (OTAN) dont elle deviendra un élément essentiel.

B- Une alerte contre les intérêts occidentaux : le pétrole en Iran

En Iran, se développe un mouvement nationaliste dont la figure emblématique est le grand propriétaire terrien Mossadegh, dirigeant du Front National, soutenu par les milieux religieux.

En 1951, Mossadegh est nommé Premier Ministre sous la pression populaire. Il annonce de suite la nationalisation de l'AIOC, la compagnie pétrolière dominée par les Britanniques. Cet acte engendre une forte tension, Anglais et Américains déclenchent un blocus sur le pétrole iranien.

La situation économique de l'Iran se détériore, mais la popularité de Mossadegh demeure immense. Désavoué par les Américains, il se tourne vers l'URSS. Le châh tente contre lui un premier coup d'État en 1953. C'est un échec, le souverain s'enfuit. Mais un second coup d'État soutenu et organisé par la CIA trois jours plus tard aboutit à l'arrestation de Mossadegh.

Un accord pétrolier est trouvé entre la société iranienne et un consortium international où se trouve la British Petroleum (B. P. ).

L'affaire a une dimension internationale : les Britanniques s'effacent devant les Américains d'une part, et d'autre part la crise est le signe de la fierté retrouvée des peuples dominés qui osent affronter les grandes puissances préfigurant le neutralisme.

III- La création de l'État d'Israël

A- La situation en Palestine pendant la guerre

1- Les ambiguïtés britanniques

La Grande-Bretagne bien que dominante se heurte à des oppositions nationalistes : en Égypte, en Irak... La Palestine apparaît donc importante à leurs yeux. En Jordanie, le roi Abdallah reste un allié sûr et les Anglais gardent le contrôle de la Légion arabe, de bases aériennes...

La Grande-Bretagne ne peut plus imposer sa solution et elle essaie de louvoyer pour ne pas heurter les pays arabes (qui pourrait être tenté de s'allier avec l'URSS) qui contrôle le pétrole. Son objectif principal est de maintenir en Palestine une position militaire qui risque de lui échapper ailleurs.

2- Les Juifs déterminés

Des deux communautés face à face, ce sont les Juifs les plus déterminés :

- les révélations de la « solution finale » produisent un choc sur la conscience internationale ;

- la présence des Juifs dans les camps justifie les demandes d'immigration ;

- l'ombre laissée par les sympathies pro-allemandes des leaders arabes ;

- la cohésion grandissante de la population installée en Palestine ; 600 000 juifs, une économie vigoureuse, un gouvernement autonome, une armée clandestine efficace.

Politiquement ce sont les tendances dures qui l'emportent avec Ben Gourion. La lutte armée commence contre les Anglais dès 1945 (attentats meurtriers). Les Juifs veulent beaucoup accroître l'immigration contre la volonté anglaise et ils sont soutenus par les Américains. Voir le fameux épisode du bateau EXODUS.

B- L'internationalisation de l'affaire palestinienne

Elle s'impose pour deux raisons :

- le génocide nazi pose à la conscience internationale la question de l'existence juive ;

- les Britanniques sont décidés à se dégager du bourbier où une politique fluctuante les a entraînés : coût financier, coût diplomatique.

Le partage de la Palestine s'impose de plus en plus comme la seule solution praticable :

- juillet 1946 : plan britannique de deux provinces dans un État fédéré

- août 1946 : plan de partage juif, approuvé par les USA.

La Grande-Bretagne décide de soumettre l'ensemble de la question palestinienne aux Nations Unies peut-être avec le secret espoir que l'échec de l'ONU rendrait indispensable une solution britannique.

Le 29 novembre 1947, le plan de partage est adopté avec le soutien des USA (où les lobbies juifs sont puissants) et l'URSS (qui cherche à affaiblir la Grande-Bretagne)... Les Anglais perdent la partie diplomatique.

C- La Guerre avant la guerre

Sur le terrain l'escalade est immédiate, chaque partie cherchant à améliorer sa position avant le retrait britannique annoncé pour le 15 mai 1948. Les Arabes sont contre le partage avec intransigeance. La Ligue Arabe affiche sa détermination, mais elle est minée par des dissensions entre la Jordanie hachémites d'Abdallah ouverte au dialogue et l'Egypte et la Syrie. D'où des surenchères et des soupçons...

Les Arabes attaquent les colonies juives (13 mai 1948 : massacre du kibboutz Kfa Eftzion), ils bloquent Jérusalem en coupant la route qui relie la ville à la côte. Les Juifs répliquent : les groupes terroristes de l'Irgoun et l'armée (Haganah) cherchent à contrôler du territoire et à affoler les populations (massacre de Deir Yassin - 254 morts par l'Irgoun).

Le 1° mai 1947 à Tel Aviv, les dirigeants juifs proclament l'État d'Israël. Dans la nuit, le Haut Commandement britannique quitte la Palestine. Le 15 mai, les gouvernements arabes annoncent leur entrée en Palestine. En pointe, la Jordanie ( !) qui caresse le projet d'annexer les territoires cédés par le partage aux Arabes et même si c'est possible l'ensemble de la Palestine pour se faire à la fois le protecteur des Juifs et le garant de l'arrêt de l'immigration de ceux-ci.

D- La première guerre israélo-arabe (mai 1948 - janvier 1949)

Le résultat en est connu et nous ne nous étendrons pas sur le sujet. Les Israéliens occupent toute la Galilée du Nord et mènent même l'offensive dans le Sinaï et occupent aussi le Neguev. L'Égypte termine seule le conflit, abandonnée par ses alliés...

Conséquences :

- Israël et ses voisins arabes : des accords d'armistice séparés sont signés à Rhodes de février à juillet 1949. Israël, qui n'est reconnu par aucun de ses voisins, s'agrandit. Il contrôle 78 % du territoire de Palestine, alors que le partage avec l'ONU lui en donnait 55 %. Lui échappent : la bande de Gaza, sous administration égyptienne, la Cisjordanie avec la vieille ville de Jérusalem, annexée par la Transjordanie, bientôt Jordanie. Celle-ci est le seul pays arabe à profiter de la guerre : territoire accru de 7 %, avec les terres riches de la vallée du Jourdain, population multipliée par trois, où dominent maintenant les Palestiniens, à qui est donnée la nationalité jordanienne. La Jordanie a intérêt à un minimum d'entente avec les Israéliens ; Abdallah a avec eux des contacts secrets, c'est la raison pour laquelle il est assassiné à Jérusalem le 20 juillet 1951.

- Les Arabes palestiniens : beaucoup sont partis avant et pendant la guerre, chassés par la cruauté des Israéliens disent les Arabes, attirés par ceux-ci répondent les Israéliens pour faciliter les opérations de leurs armées. Combien de réfugiés ? Le chiffre fait polémique : 600 000 au moins, 1 million au plus. Israël les empêche de revenir à la fin de la guerre pour garder une majorité juive dans sa population et parce que les nouveaux immigrants ont pris la place des anciens habitants. Ils sont regroupés dans des camps, en Jordanie surtout, et à Gaza, où les maintiennent à la fois l'aide matérielle de l'ONU et la volonté des Arabes d'en faire un moyen de pression sur l'opinion internationale. S'élabore là le nationalisme palestinien dont le combat dure encore.

- 150 000 Arabes environ sont restés en Israël, où ils sont considérés comme des citoyens, mais sous surveillance, ou de seconde zone. Ils ne font pas de service militaire et sont exclus de certains emplois.

 

LE MONDE ARABE MOYEN-ORIENTAL DES ANNÉES CINQUANTE

L'INFLUENCE DU NASSÉRISME

 

Ces années sont celles du réveil du monde arabe, sous l'influence principalement des événements d'Égypte

I- L'Égypte, nouvelle puissance moyen-orientale

1- La Révolution de juillet 1952

Le 27 juillet 1952, un groupe de militaires, les Officiers Libres, renverse la monarchie du roi Farouk, potentat corrompu et jouisseur. Le pouvoir de fait est détenu par un « Conseil de la Révolution » de 11 membres, animé par Gamal Abdel Nasser, un colonel.

Le programme est assez général : lutte contre la corruption, reprise du nationalisme, recherche de l'unité arabe, hostilité à la Grande-Bretagne. Une réforme agraire est lancée qui profite aux moins pauvres des petits paysans. Le rôle économique de l'État est affirmé pour assurer une régulation de l'économie (pénétration de capitaux étrangers). En 1954, Nasser devient seul chef du gouvernement ; en 1956, il est président dans le cadre d'une nouvelle Constitution de type présidentialiste, avec parti unique, l'Union Nationale.

2- Suez (1956)

On connaît les faits. Nasser furieux contre les USA et le Royaume-Uni qui refusent de financer le barrage d'Assouan décide de nationaliser le canal de Suez sous contrôle britannique (1956). La France et la Grande-Bretagne décident d'intervenir militairement, soutenus par Israël. Après une victoire militaire, ces deux pays subissent une défaite diplomatique, l'URSS menaçant de représailles massives et les USA se joignant aux Russes à l'ONU pour demander retrait et évacuation des troupes.

Ces événements s'inscrivent dans un contexte particulier :

- la rivalité Est-Ouest

- la décolonisation : la puissance directement concernée est la Grande-Bretagne. Elle soutient l'indépendance du Soudan avec qui l'Égypte voulait garder des liens particuliers. D'autre part, la Grande-Bretagne souhaitait intégrer l'Égypte dans le pacte de Bagdad (1955), c'est-à-dire la lier aux Turcs, oppresseur traditionnel des Arabes, et à l'Irak de rivalité multiséculaire avec l'Égypte, dominée à l'époque par la monarchie traditionaliste hachémite.

- La France est concernée car l'Égypte apporte un soutien massif à la rébellion algérienne. De plus des ressortissants français sont chassés d'Égypte.

- Le conflit israélo-arabe : l'essentiel est de voir les motivations d'Israël qui est l'attaquant. Pour Israël le tournant décisif est le traité égypto-britannique de 1954 qui laisse seule Israël face à l'armée égyptienne. D'où la nécessité de se rapprocher des Français et des Anglais, tout en permettant au départ de sauver leur apparence de soutien des Arabes, ce qui échoue lamentablement in fine.

Bilan

La crise est l'expression du déclin de la Grande-Bretagne et de la France comme puissances mondiales et comme puissances coloniales.

Les USA au contraire y gagnent en prestige au Moyen-Orient en lâchant ses alliés et en vendant des livres sterling pour affaiblir cette monnaie.

Les Soviétiques font une entrée fracassante dans la politique internationale du Moyen-Orient. Pour la première fois, l'URSS a joué un rôle décisif dans le Moyen-Orient.

L'Égypte remporte un succès total. Le prestige de Nasser est immense. Pour Israël le bilan est plus mitigé. Il est positif sur le plan militaire. Mais Israël mesure son isolement diplomatique. Le pays s'éloigne des pays du Tiers Monde : il est assimilé à un allié des colonisateurs et de l'impérialisme.

II- L'effet Nasser dans le monde arabe

A- Le Nassérisme

Qu'est-ce ? Un nationalisme arabe, qui met l'accent sur la quête nécessaire de l'unité arabe. L'ennemi désigné est « l'impérialisme », c'est-à-dire l'ensemble des démarches économiques et politiques par lesquelles les puissances capitalistes, USA, en tête, assurent leur hégémonie (M. Rodinson - Les Arabes - PUF - 1985) - voir le contexte de guerre froide). Nasser préconise un « socialisme arabe », forme de capitalisme d'État, impliquant planification économique et direction autoritaire. L'islam est respecté, mais la loi islamique est assouplie (voile par ex.). Socialement, le nassérisme est l'expression des classes moyennes, prêtes à la modernisation, mais hostiles à la subversion sociale. Ce discours tient à apparaître en rupture par rapport aux monarchies appuyées sur des notables et des grands propriétaires, ainsi que d'une lecture traditionaliste, voire radicale de l'Islam (Arabie Saoudite).

B- L'apogée du Nassérisme : la République Arabe Unie

En Syrie, en 1947, émerge le Parti de la Résurrection Arabe, ou BAAS. Son thème principal est la nécessaire unité arabe. Les leaders syriens sont favorables à l'unité organique des pays arabes. Le 1° février 1958, l'union de la Syrie et de l'Égypte donne naissance à la République Arabe Unie. Cette union purement formelle n'en a pas moins des conséquences en Syrie où les Égyptiens imposent leurs hommes, leurs lois, leur goût pour la bureaucratie et l'étatisme, d'où l'échec du processus...

C- La révolution irakienne et les limites de l'étatisme

En Irak, la situation présente un certain parallélisme avec celle de l'Égypte en 1952. Le 14 juillet 1958, un coup d'État militaire dirigé par Kacem, renverse et tue le roi Fayçal II. La République est proclamée, des mesures sociales sont annoncées. L'Irak se rapproche de la RAU.

C'est un feu de paille. Nasser est jugé trop impatient. La rupture est consommée en 1959. En fin d'année, les deux pays sont prêts à en découdre militairement !

Le nassérisme connaît donc un destin paradoxal. Il subit une série d'échecs. Il reste cependant comme un des grands élans de la conscience arabe.


LE MOYEN-ORIENT DE LA FIN DES ANNÉES CINQUANTE À L'ANNÉE 1979

 

NB : cette partie est très directement inspirée du livre de Georges Corm - Histoire du Moyen-Orient - De l'Antiquité à nos jours, La Découverte, 200è, 2012

De 1958 à 1967, Nasser sera l'homme fort du Moyen-Orient, jouant habilement de la rivalité entre Washington et Moscou, et contribuant à la mise en place du mouvement des non-alignés, qui regroupe les pays du tiers-monde en quête de puissance dans l'ordre international. L'Égypte nassérienne, avec l'appui de Moscou, domine alors de sa stature l'ensemble du Moyen-Orient. En 1962, elle inspire une révolution militaire au Yémen, qui vit encore sous un régime de royauté obscurantiste. Des mouvements révolutionnaires fleurissent dans toute la péninsule arabique, mettant en danger la domination militaire et pétrolière anglo-américaine.

I- La guerre de juin 1967 et la fin de la puissance nassérienne

La guerre israélo-arabe de 1967 va entraîner la fin de la puissance nassérienne et permettre aux Etats-Unis d'obtenir un recul progressif de l'influence soviétique au Moyen-Orient. Ce recul sera ensuite accéléré par la guerre d'Octobre 1973 et la montée en puissance de l'Arabie Saoudite et de l'Iran (encore sous la domination du châh Reza Pahlavi), fidèles alliés des Etats-Unis sur la scène moyen-orientale.

Grisée par sa propre puissance, l'Égypte s'est laissé prendre au jeu des surenchères israélo-arabe menée par Israël et la Syrie. En fermant à la navigation israélienne le golfe d'Aqaba en mai 1967, l'Égypte a donné à Israël le prétexte à une nouvelle action militaire. En trois jours, l'armée israélienne conquiert le Sinaï et toute la zone du canal de Suez ainsi que les hauteurs du Golan syrien. La Jordanie perd en vingt-quatre heures toute la Cisjordanie et la partie arabe de Jérusalem.

À l'issue de la « guerre des Six jours », le triomphe israélien est éclatant, la déconfiture des régimes égyptien et syrien, proches de Moscou, est totale. Nasser meurt épuisé en 1970 après avoir mis fin à la guerre d'usure et accepté le dialogue avec les Etats-Unis, ce qui lui vaut de sévères condamnations de la part des mouvements armés de résistance palestinienne dont l'OLP.

 

II- L'émergence des mouvements armés palestiniens

Ces mouvements, plus ou moins aidés par le Fatah, l'organisation de Yasser Arafat, chef de l'OLP depuis 1968, tenteront en septembre 1969 une prise de pouvoir en Jordanie ; et le Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP), soutenu par Moscou, pratiquera les détournements d'avions occidentaux en Jordanie, puis de l'avion d'El Al en Ouganda, sans oublier les attentats des jeux Olympiques de Munich en 1972. Chassés de Jordanie lors du « Septembre noir », les mouvements de résistance palestiniens se réfugient au Liban et obtiendront le droit d'intervenir contre Israël à partir du sud du Liban. Les actions palestiniennes au Liban entraîneront une politique de représailles massives de l'armée israélienne contre les populations civiles libanaises et palestiniennes.

Le Liban, jusque-là tenu à l'écart, entre alors dans une période de déstabilisation grandissante, amenant à la constitution d'une alliance des partis libanais dits « progressistes » (Parti communistes, Organisation des communistes libanais, Parti socialiste progressiste, Parti populaire syrien) avec les mouvements palestiniens constitutifs de l'OLP. Cette alliance, dirigée par le leader druze Kamal Joumblatt, est soutenue par Moscou.

En Syrie, le général Hafez El-Hassad, ministre de la défense, s'affirme comme un modéré et élimine par un coup d'État l'aile gauchisante du parti Baath tout en prenant le pouvoir en 1970. En Irak, Saddam Hussein prend lui aussi le pouvoir et consolide la branche irakienne du même parti, en éliminant les forces nassériennes et communistes. La rivalité entre les deux régimes pour le leadership arabe est très grande et fera partie durablement du paysage moyen-oriental.

III- La guerre d'octobre 1973, la montée en puissance de l'Arabie Saoudite et l'éclatement du Liban

En Égypte, le président Anouar El-Sadate, qui a succédé à Nasser en 1970, a pour obsession de mettre fin au conflit israélo-arabe et d'ouvrir l'Égypte aux capitaux étrangers pour sortir le pays du marasme économique et de l'épuisement. Il chasse les « experts » soviétiques dès 1972. Mais en octobre 1973, en coordination avec l'armée syrienne et avec le soutien de l'Arabie Saoudite très proche des Etats-Unis, il rompt le statu quo militaire en vigueur depuis 1969. Les troupes égyptiennes franchissent le canal de Suez. L'armée israélienne est surprise et délogée. Elle doit aussi faire face à une offensive syrienne sur le plateau du Golan. Enfin, sous la houlette saoudienne, les pays arabes exportateurs de pétrole mettent en place un embargo partiel et sélectif. Les prix du pétrole explosent (x 4). L'Arabie Saoudite va devenir une véritable puissance financière et trouver les moyens de rendre acceptable son régime d'intégrisme islamique.

Ce conflit avive la guerre froide. Les Etats-Unis vont mettre en place un véritable pont aérien pour soutenir Israël et lui permettre de reprendre l'offensive. Les Soviétiques menacent de débarquer en Égypte. Mais le président Sadate accepte un cessez-le-feu et l'ouverture de négociations avec Israël, abandonnant la Syrie à son sort militaire et diplomatique.

Le président Sadate est tout disposé à signer un traité de paix avec Israël et à combattre les influences des courants nassériens, communistes ou nationalistes arabes. Il favorisera le retour en force des organisations des Frères musulmans à l'université et dans les syndicats. Il en sera victime, assassiné par un groupuscule extrémiste en octobre 1981, trois ans après la signature des accords de Camp David (paix séparée avec Israël, démilitarisation du Sinaï, retrait des troupes israéliennes d'Égypte).

Dès 1975, le conflit israélo-arabe se déroulera entièrement sur le territoire libanais. Les aides des pays arabes affluent aux mouvements de résistance palestinienne implantés dans ce pays. Ces mouvements contrôlent des zones entières du territoire. Les représailles israéliennes très dures, discréditent l'État libanais.

Les risques augmentent d'une prise du pouvoir des organisations palestiniennes sous l'aile protectrice de Moscou. Les alliés arabes prennent peur et apportent leur concours militaire et financier à la milice du Parti phalangiste à tendance fascisante, se présentant comme défenseur des chrétiens.

Les hostilités ouvertes en 1975 ne cesseront plus au Liban plongeant durablement le pays dans l'horreur : envahi par l'armée syrienne, puis par Israël en 1978, 1982 (voir massacres de Sabra et Chatila), attentats, otages... Le fragile équilibre trouvé à Taef en 1989 laisse intactes les troupes d'occupation, les partis de la gauche libanaise laissant place à des milices communautaires druzes et chiites. Le Parti phalangiste et la milice dite des Forces libanaises se sont totalement discrédités en affrontant le général Aoun qui échouera à restaurer la légitimité de l'État libanais. En 1990, le pays est exsangue.

IV- L'inexorable montée du fondamentalisme islamique au Moyen-Orient, la révolution iranienne et la guerre Iran-Irak

L'involution du Liban dans le communautarisme n'a fait que refléter la montée générale des fondamentalismes religieux au Moyen-Orient depuis la défaite arabe face à Israël en 1967. Pour mieux y lutter contre l'extension du communisme, les Etats-Unis ont encouragé l'Arabie Saoudite à mobiliser l'Islam dans leurs efforts pour lutter contre l'extension du communisme.

Ces efforts sont couronnés de succès en 1969, lorsque est mise sur pied à La Mecque la Conférence de l'Organisation des États islamiques (COEI). La COEI va devenir le rival du Mouvement des non-alignés, très anti-américain et de la Ligue arabe, anti-impérialiste. La dictature militaire islamique pakistanaise sera l'autre pilier de cette organisation. Le but avoué de la COEI est de lutter contre l'athéisme marxiste, d'affirmer les valeurs islamiques et de promouvoir la solidarité entre États islamiques. Un peu partout, les mouvements intégristes sont financés et certains pays liquident les systèmes socialistes pour instaurer des régimes islamiques.

Les succès spectaculaires de cette politique poussent les Etats-Unis et leurs alliés (dont la France) à favoriser une prise du pouvoir par les religieux à Téhéran en aidant à faire vaciller le pouvoir du châh en 1979 (sur ce sujet voir Mohammad Reza Pahlavi, Le dernier shah - 1919- 1980 par Houchang Nahavandi et Yves Bomati - Perrin - 2013). La chute du châh fait toutefois craindre le succès des partis de gauche (dont le puissant parti communiste Toudeh proche de Moscou). Tous les moyens sont mis en œuvre pour favoriser l'accession au pouvoir de l'imam Khomeiny et du clergé chiite avec les conséquences que l'on connaît. Ce dernier se lance alors dans une surenchère anti-impérialiste pour mieux éliminer la gauche et dans une surenchère islamiste conforme à ses convictions.

En réaction, l'URSS réagit en pénétrant en Afghanistan pour soutenir un régime socialiste affaibli. Les Etats-Unis renforcent leur soutien aux mouvements intégristes chiites et sunnites pour contrer l'influence soviétique. Ils soutiennent aussi l'Irak contre l'Iran et poussent Saddam Hussein a entrer en guerre contre l'Iran en 1980.

À cette époque, l'Irak est une puissance régionale influente, jouissant du soutien des pays occidentaux. Saddam Hussein se présente comme moderniste et nationaliste laïque. Le pays s'est développé dans les années 1970 sur le plan de la santé, de l'éducation et des grandes infrastructures. Il est bien armé. Il développe ses réserves et sa production pétrolière.

Mais Saddam Hussein, poussé par ses alliés occidentaux, fait une erreur d'appréciation sur la puissance de l'Iran, en fait beaucoup plus puissant que l'Irak. Malgré la fourniture massive d'armes de la part de ses alliés (dont des gaz de combat) l'Irak ne parviendra pas à vaincre l'Iran et devra accepter le cessez-le-feu consenti par l'Iran en 1988 seulement. Cette guerre aura des conséquences majeures dans les deux pays (un million de morts, des destructions massives).

Conclusion

L'année 1979 est sans doute le point de bascule : les idéologies progressistes sont en déclin et la question religieuse prend le relais, tout en engendrant de nouveaux clivages internes au Moyen-Orient. La religion sous sa forme intégriste permet de mobiliser contre l'Occident (et Israël perçu comme sa tête de pont dans la zone) et en cela elle est un facteur d'unité dans la région, se substituant à l'anti-impérialisme nationaliste et marxiste (voir Afghanistan, puis terrorisme islamiste dont le fameux 11 septembre). Mais elle est aussi un facteur de divisions et de confits très violents au sein du monde moyen-oriental : les chiites s'opposent aux sunnites, le sunnisme est lui-même divisé entre interprétations différentes de la parole du prophète. Ces divisions tournent à l'affrontement violent et armé soit sous forme de rivalités (entre Syrie et Arabie Saoudite/Qatar par exemple), de guerres entre États (Iran/Irak par exemple), soit de guerres civiles (voir Irak après les guerres du Golfe où le terrorisme fait d'innombrables victimes).

 

L'après 1979 : trois cycles décennaux d'après Hamit Bozarlan

Sociologie politique du Moyen-Orient

Thèses et débats

Collection Repères

La Découverte - 2011

Les trois cycles décennaux : 1979- 2010

Selon cet auteur, directeur d'études à l'EHESS, nous assisterions à une accélération de l'histoire durant cette période aboutissant à des ruptures entre les générations. De nombreux facteurs seraient à l'origine de ce phénomène nouveau : transformations de l'ordre international, plus grande intégration de la région dans le système-monde, épuisement du panarabisme après la reconnaissance d'Israël par l'Égypte en 1979, transformation des régimes baathistes irakiens et syriens en pouvoir bureaucratique très coercitifs, la forte croissance démographique qui rajeunit et urbanise les sociétés.

Le premier cycle nous conduirait de 1979 à 1990.

La révolution islamique en Iran renverse l'ordre traditionnel puisque la région cesse d'importer des modèles révolutionnaires et devient porteur d'une matrice qui lui est propre. De même, la lutte contre l'envahisseur soviétique en Afghanistan « offre au Moyen-Orient une voie jihadiste infiniment plus radicale, mais surtout victorieuse, que la guérilla palestinienne défaite. ». Cette période sonne le glas de la gauche arabe, qu'elle soit nassériste, baathiste ou internationaliste. Les événements majeurs de 1979 sont à l'origine de deux guerres (en Afghanistan et la guerre Iran/Irak). Ils contribuent aussi à reconfigurer la guerre au Liban qui commence en 1975 pour gagner en intensité après l'invasion israélienne de 1982.

Ces conflits donnent naissance à un double mode d'action islamiste sunnite et chiite. Le premier s'explique par la participation de quelques 30 000 jeunes « arabes » (mais aussi des Kurdes, des Turcs, voire des musulmans issus des Balkans) à un front afghan bien éloigné du monde arabe qui provoque des effets en retour inattendus au cœur du monde arabe. Ainsi, Peshawar (Pakistan) devient la capitale politique de la contestation islamiste dans le monde arabe. La plupart des figures de l'islamisme radical des années 2000 sont passés par ce terrain lointain (dont Oussama Ben Laden...). La seconde matrice est marquée par le Hezbollah libanais (chiite) qui s'érige en force politique et militaire majeure au Liban et en référence symbolique pour la contestation chiite dans le monde musulman. D'autres forces non étatiques se manifestent : organisations kurdes de Turquie, d'Irak, d'Iran, groupes palestiniens, dissidences armées chiites irakiennes... Les États ne monopolisent plus les moyens de coercition.

 

Le cycle suivant (1990- 2000) commence avec de nouvelles guerres : la guerre du Golfe (1990-1991), et des guerres « périphériques » comme le Tadjikistan - 1992, la Tchétchénie - 1994-1996, l'ex-Yougoslavie - 1992-1995.

Ces guerres contribuent à élargir les frontières du monde musulman vers des contrées insoupçonnées. Les militances islamistes ont vu dans ces guerres autant d'épisodes de l'agression de l'Occident contre l'Islam. Pourtant les principales contestations jihadistes ont lieu dans le monde arabe, en Égypte et en Algérie. Parmi les facteurs explicatifs de ces dissidences, on peut évoquer la radicalisation des opinions durant la guerre du Golfe, la faillite du système FLN en Algérie, l'usure du régime Moubarak en Égypte. L'arrivée en scène d'une génération économiquement, politiquement et socialement déclassée, pour qui les récits fondateurs des États sonnent creux est aussi à prendre en considération. La jeunesse des deux pays succombe au prestige de Peshawar et du combat en Afghanistan. La guerre civile algérienne fait 160 000 victimes, la guérilla islamiste en Égypte plusieurs autres milliers, leur défaite au tournant de la décennie 2000 clôturant ce cycle historique.

Le dernier cycle historique commence avec les attentats du 11 septembre. Ce nouveau cycle se poursuit avec les guerres d'Afghanistan (2001), du Golfe (2003), du Liban (2006) et de Gaza (2008-2009). Il accélère aussi le processus d'élargissement puisque des entités aussi distinctes les unes des autres que l'Indonésie, le Pakistan, l'Afghanistan, l'Irak, la Palestine, le Liban, l'Algérie, voire la Somalie sont évoquées comme un seul front contre le terrorisme ou à l'inverse contre l'Occident impie. On pourrait aujourd'hui (2013) y ajouter le Sahel, le Mali... Une décennie après le 11 septembre, on ne peut que constater que la violence surgissant à la marge des sociétés musulmanes se reproduit dans la durée à travers de nouvelles dynamiques (métapolitiques : sacralisation de la cause, culte des martyrs ou infrapolitiques : espaces de socialisation de la jeunesse dans le culte du sacrifice).


Conclusion générale

Nous vivons depuis deux ans (2011) l'ère du « printemps arabe » avec les révolutions en Tunisie, Libye, Égypte, Syrie...

Le devenir de ces révolutions est encore largement imprévisible. Nous ne saurions trop vous recommander la lecture des ouvrages figurant en bibliographie pour poursuivre votre réflexion, notamment ceux de Georges Corm, Maxime Rodinson et Jean-Pierre Filiu. La lecture de Hamit Borzalan est aussi vivement recommandée pour démêler la complexité de positionnements politiques dans cette région du monde.

Le hasard a voulu que le journal Le Monde daté du 16 février 2013 publie un article de Christophe Ayad de son service international. Il est en phase avec les notes qui précèdent car il souligne que les révolutions arabes déclenchées en 2011 pourraient bien mettre fin à l'ordre international dessiné dans le plus grand secret le 16 mai 1916 par les accords Sykes-Picot. Cet ordre colonial a perduré après les indépendances car il a été repris à leur compte par les élites militaires nationalistes aussi bien en Irak (Saddam Hussein) qu'en Syrie (Hafez El-Assad).

« Les dictatures bassistes qui occupaient les deux pays clés du Machrek n'ont cessé de cultiver leur « nationalisme national », renforçant les identités de pays aux frontières arbitraires.

Les accords Sykes-Picot ont en effet tranché dans la délicate marqueterie ethnique et confessionnelle du Proche-Orient, créant un Liban séparé de la Syrie pour complaire aux Français, éparpillant les Kurdes sur quatre États, dont deux arabes, l'Irak et la Syrie, en plus de la Turquie et de l'Iran. De même Mossoul, sunnite et chrétienne, s'est retrouvée séparée de sa sœur syrienne Alep. Des grandes confédérations tribales, comme les Chammakh, vivent à cheval sur quatre États : l'Arabie saoudite, la Jordanie, l'Irak et la Syrie. D'autres arrangements ont rejeté une partie des Alaouites syriens en Turquie avec le rattachement à Ankara du sandjak d'Alexandrette.»

Cette matrice est en train de voler en éclats : l'invasion de l'Irak en 2003 a ouvert la boîte de Pandore des rivalités entre Kurdes et Arabes, entre chiites et sunnites. Autre exemple : les réseaux tribaux des Chammakh, auxquels appartient le roi Abdallah d'Arabie Saoudite, ont été mis à contribution par Riyad pour armer les rebelles de l'est syrien contre le régime syrien.

Les Kurdes de Syrie gagnent en autonomie, qui vient s'ajouter à la quasi-indépendance des Kurdes d'Irak. Les Alaouites du sud de la Turquie et du Liban se sentent menacés par la chute du régime syrien, de même que les chrétiens de Syrie qui choisissent l'exil lorsqu'ils le peuvent.

Ce grand chambardement entraînera-t-il une révision des frontières ? On peut en douter. Mais rien ne sera plus comme avant selon Christophe Ayad : le pétrole irakien est largement sous contrôle des Kurdes irakiens par exemple et les grandes compagnies traitent déjà directement avec les autorités kurdes d'Irak sans prendre la peine d'en aviser Bagdad (sous présidence chiite après l'invasion américaine de 2003)...

Lyon, le 17/2/2013

Bibliographie sommaire :

Georges Corm, Histoire du Moyen-Orient - De l'Antiquité à nos jours, La Découverte, 2007, 2012

Maxime Rodinson, Les Arabes, PUF, 1979, 1985

Jean-Pierre Filiu, Le nouveau Moyen-Orient, Fayard, 2013

Jean-Pierre Derriennic, Le Moyen-Orient au XX° siècle, U, Armand Colin, 1983

Hamit Bozarlan, Sociologie politique du Moyen-Orient, Repères, La Découverte, 2011

 

 

Bernard Drevon, Lyon, février 2013

 

 

 

 

 

 

 

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